Composition abstraite sur fond crème. Trois masses de couleur à la matière grenue et aux bords souples s'ajustent les unes aux autres sans se recouvrir : un grand aplat bleu outremer occupe le bas à gauche, un aplat jaune d'or le haut à droite, un aplat terre cuite toute la partie droite. Entre elles serpente une bande de fond crème laissée nue, en forme de S couché. De fins traits de crayon verticaux et horizontaux, comme des repères de tracé, marquent les bords de l'image.

Non, la beauté n’est pas une opinion

Dis­cer­ne­ment

Petit voyage dans la doc­trine des trans­cen­dan­taux · pour artistes et col­lec­tion­neurs chré­tiens


« C’est beau pour moi » : la phrase qui ferme la conversation

C’est arri­vé un same­di matin, dans mon stu­dio de Bel­le­ville. Une étu­diante du Par­cours Expé­ri­men­tal, plaque de verre fraî­che­ment col­lo­dion­née à la main, regarde le por­trait qui vient de se révé­ler dans le bain de fixa­teur. Le visage de l’étudiante qui posait vient d’apparaître — peau brû­lée d’argent, regard d’une inten­si­té étrange, presque une icône. Tout le monde dans le labo s’arrête. On sent que quelque chose vient de se pas­ser.

Et là, l’étudiante dit, en posant la plaque sur la table d’égouttage : « C’est beau pour moi. Mais bon, le beau, c’est sub­jec­tif, hein. »

Je ne sais pas pour­quoi cette phrase, ce jour-là, plus que les fois pré­cé­dentes où je l’ai enten­due, m’a cou­pée net. Peut-être parce que la plaque qu’elle tenait était objec­ti­ve­ment, déses­pé­ré­ment belle — au sens où Tho­mas d’Aquin enten­dait ce mot, au sens où Jona­than Edwards l’entendait aus­si, au sens où vingt-cinq siècles de pen­sée ont essayé de le dire. Et nous étions sur le point de balayer tout cela d’un haus­se­ment d’épaule.

Je vou­drais, dans cet article, prendre cette phrase au sérieux. Pas pour la démo­lir — elle est par­tout, elle est dans l’air que nous res­pi­rons, elle sort même de nos propres bouches sans qu’on s’en aper­çoive — mais pour pro­po­ser autre chose. Quelque chose de très ancien, très solide, et qui change tout, à la fois pour les artistes que nous sommes ou vou­lons deve­nir, et pour les col­lec­tion­neurs qui nous accom­pagnent.

Cette autre chose, c’est la doc­trine chré­tienne de la beau­té. Doc­trine n’est pas un gros mot : c’est un ensemble cohé­rent d’idées, len­te­ment décan­tées à tra­vers les siècles, qui dit que la beau­té n’est pas un goût mais une réa­li­té. Et comme toute réa­li­té, elle se dis­cerne, se reçoit, et finit par nous trans­for­mer.

Si vous êtes chré­tien et artiste, ou chré­tien et col­lec­tion­neur, ou sim­ple­ment chré­tien et tenu en haleine par ce qui vous tra­verse devant un cou­cher de soleil, cet article est pour vous.

Goût et beauté : deux choses que l’on confond sans cesse

Pre­mière chose à poser, et qui va déjà cla­ri­fier beau­coup : le goût n’est pas la beau­té.

Le goût, c’est ma réac­tion sub­jec­tive. C’est en moi. Le beau, c’est dans l’objet. Quand je dis « j’aime la sonate n°23 de Mozart », je décris quelque chose de moi. Quand je dis « cette sonate est belle », je décris quelque chose de la sonate. Ce sont deux phrases dif­fé­rentes qui ne disent pas la même chose, et qu’on a pris l’habitude de confondre.

Lais­sez-moi prendre un exemple per­son­nel. Quand j’avais vingt ans, je trou­vais le rap génial et la musique clas­sique sopo­ri­fique — je ne suis pas la seule. Aujourd’hui, à cin­quante-cinq ans, j’écoute Bach en boucle quand je tra­vaille au labo et cer­tains mor­ceaux que j’adorais à vingt ans me touchent moins. Qu’est-ce qui a chan­gé ? Pas Bach. Pas les Varia­tions Gold­berg. Ce qui a chan­gé, c’est moi. Mon oreille s’est édu­quée. La beau­té de Bach était là avant moi, res­te­ra après moi, ne dépend en rien de mon oreille. Mon oreille, elle, a chan­gé.

C’est exac­te­ment ce que les œno­logues nous expliquent à pro­pos du vin : on apprend à goû­ter. Don­nez un grand cru à un ado­les­cent, il pré­fé­re­ra un soda. Pas parce que le soda est meilleur — parce que son palais n’a pas été for­mé. Don­nez à voir une plaque de Sal­ly Mann à quelqu’un qui n’a jamais regar­dé de pho­to­gra­phie argen­tique, il dira peut-être : « ah ouais, c’est flou ». Le défaut n’est pas dans la plaque.

Cela ne veut pas dire que tout le monde doit aimer la même chose. Le goût per­son­nel reste un domaine légi­time — j’aime les ciels d’orage et les visages graves, ma sœur pré­fère les pay­sages médi­ter­ra­néens à midi. C’est très bien. Mais aimer, c’est moi. La beau­té, c’est l’objet. Et quand on confond les deux, on se condamne à ne plus pou­voir par­ler de beau­té du tout.

Le goût (sub­jec­tif) La beau­té (objec­tive)
Décrit ma réac­tion per­son­nelle, ce qui se passe en moi. Décrit une qua­li­té de la chose, ce qui est dans l’objet.
Varie selon mon âge, mon humeur, mon édu­ca­tion, ma culture. Reste stable : la sonate ne change pas quand mon oreille change.
Se forme par habi­tude, par sen­si­bi­li­té, par pré­fé­rence. Se dis­cerne, comme on dis­cerne le vrai et le bon.
« J’aime ce vin. » « Ce vin est bien fait, ses par­ties s’accordent. »
Légi­time, et il en faut. Mais ne suf­fit pas pour par­ler du beau. Engage un juge­ment qui peut être juste ou faux, et qui s’éduque.

Tableau 1. Dis­tin­guer le goût sub­jec­tif et la beau­té objec­tive.

Cette dis­tinc­tion n’est pas qu’académique. Récem­ment, deux pas­teurs réfor­més, Raphaël Char­rier et Mat­thieu Giralt, en ont fait la thèse cen­trale d’un épi­sode de leur pod­cast Memen­to Mori, dont le titre dit tout : « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion ». Cette phrase, qui pour­rait sem­bler dog­ma­tique, est en fait un sou­la­ge­ment. Elle libère l’artiste du tri­bu­nal du goût per­son­nel. Elle dit : ce que tu fais peut être réel­le­ment bon, indé­pen­dam­ment de ce qu’on en pense.

Verum, bonum, pulchrum : les trois transcendantaux

Pour com­prendre ce que veut dire « la beau­té est objec­tive », il faut faire un détour par un mot un peu rébar­ba­tif mais essen­tiel : les trans­cen­dan­taux.

Pas de panique : c’est un terme phi­lo­so­phique qui désigne les pro­prié­tés appar­te­nant à toute chose réelle. Si une chose existe, elle est une (unum). Si elle existe, elle est vraie — c’est-à-dire intel­li­gible, connais­sable (verum). Si elle existe, elle est bonne — c’est-à-dire dési­rable, aimable (bonum). Et selon une grande par­tie de la tra­di­tion, si elle existe, elle est belle (pul­chrum).

Ces pro­prié­tés ne sont pas comme « rouge » ou « lourd », qui ne s’appliquent qu’à cer­taines choses. Elles s’appliquent à tout être, du caillou au séra­phin. Elles trans­cendent les caté­go­ries par­ti­cu­lières — d’où le nom.

Cette intui­tion est très ancienne. Pla­ton, déjà, parle du Beau, du Bien et du Vrai comme d’Idées éter­nelles, vers les­quelles le phi­lo­sophe est appe­lé à mon­ter. Le Pseu­do-Denys l’Aréopagite, théo­lo­gien chré­tien des Ve-VIe siècles, intègre cette intui­tion à la révé­la­tion biblique : Dieu est la source d’où ruis­selle toute beau­té, et chaque chose belle ici-bas en porte le reflet.

Mais c’est Tho­mas d’Aquin, au XIIIe siècle, qui en pro­pose la syn­thèse la plus solide. Dans la Somme théo­lo­gique, il pose une équa­tion cen­trale : en Dieu, le vrai, le bon et le beau ne sont pas trois choses sépa­rées. Ils ne font qu’un. Et ce Dieu unique se dif­fuse dans la créa­tion de telle sorte que tout ce qui existe porte, à des degrés divers, ces trois pro­prié­tés insé­pa­rables.

Diagramme de trois cercles qui se recoupent sur fond ivoire : en haut VERUM le Vrai, en bas à gauche BONUM le Bon, en bas à droite PULCHRUM le Beau. À l’endroit où les trois se recouvrent, un disque doré porte « DIEU, l’Être ». Légende : en Dieu, le vrai, le bon et le beau ne sont pas trois attributs séparés, ils sont une seule réalité perçue sous trois angles.
Fig. 1 — Les trois trans­cen­dan­taux : verum, bonum, pul­chrum. En Dieu, ils ne font qu’un.

Cela a une consé­quence for­mi­dable : on ne peut pas sépa­rer le beau du vrai et du bon sans dégra­der les trois. Une œuvre qui pré­tend être belle mais qui ment, ou qui glo­ri­fie le mal, n’est pas plei­ne­ment belle — elle se mutile elle-même. Inver­se­ment, une œuvre qui dit le vrai et le bon avec lai­deur perd quelque chose : elle ne touche plus le cœur, elle ne fait que par­ler à la rai­son. (J’ai en tête, en disant cela, cer­tains tracts d’évangélisation ; vous voyez peut-être de quoi je parle.)

Quand on perd ce nœud des trois, deux mala­dies symé­triques appa­raissent. La pre­mière, c’est l’esthé­tisme : la beau­té pour la beau­té, la forme sans le fond, le déco­ra­tif qui flotte au-des­sus du réel. La seconde, c’est le mora­lisme : un mes­sage « édi­fiant » ser­vi sans soin pour la forme, parce qu’on sup­pose que le fond suf­fit. Les deux sont des tra­hi­sons — et je dois confes­ser que les artistes chré­tiens des der­nières décen­nies sont pas­sés régu­liè­re­ment par les deux.

Les trois notes du beau selon Thomas d’Aquin : intégrité, consonance, éclat

Mais Tho­mas d’Aquin va plus loin. Il essaie de dire concrè­te­ment, en quelques mots, com­ment le beau se recon­naît. Sa réponse tient en trois notes — trois cri­tères dis­cer­nables — qu’il pose dans un pas­sage célèbre de la Somme (Pre­mière Par­tie, ques­tion 39, article 8). Et ce pas­sage est posé dans un contexte qu’il faut signa­ler : Aquin ne parle pas d’esthétique abs­traite, il parle de la beau­té comme attri­but du Fils dans la Tri­ni­té. La doc­trine du beau, pour lui, n’est pas un com­plé­ment de pro­gramme. C’est de la théo­lo­gie pure.

Les trois notes sont :

Trois colonnes côte à côte, bordées d’or sur fond ivoire, présentent les trois notes du beau. INTEGRITAS, l’intégrité : l’œuvre est entière, rien ne lui manque. PROPORTIO, la consonance : les parties s’accordent entre elles. CLARITAS, l’éclat : la forme rayonne, la splendeur transparaît. Chaque colonne donne une définition puis quatre exemples concrets, dont l’instant où l’image apparaît dans le bain de fixateur.
Fig. 2 — Les trois notes du beau selon Tho­mas d’Aquin : inté­gri­té, conso­nance, éclat.

Repre­nons-les une par une — j’ai déve­lop­pé ailleurs ce qu’elles per­mettent de tran­cher, entre le beau qui séduit et le beau qui révèle.

Inte­gri­tas — l’intégrité. L’œuvre est entière, com­plète, accom­plie. Rien ne lui manque. Quand vous regar­dez une chose et que vous sen­tez qu’elle est finie au sens fort — pas inache­vée, pas muti­lée, pas ampu­tée — vous per­ce­vez son inté­gri­té.

Pro­por­tio (ou conso­nan­tia) — la conso­nance. Les par­ties s’accordent entre elles. Leurs rap­ports sont justes. Rien ne crie, rien ne dis­pa­raît. C’est le nombre d’or des cathé­drales, c’est l’accord par­fait en musique, c’est la com­po­si­tion qui « tient » dans une pho­to­gra­phie.

Cla­ri­tas — l’éclat, la splen­deur. La forme rayonne. Elle se donne à voir. Une lumière intel­li­gible — au sens où la chose, par sa forme, se laisse com­prendre — jaillit d’elle. C’est ce qui fait qu’on s’arrête, qu’on ne peut plus pas­ser son che­min. C’est l’instant où, dans le bain de fixa­teur, le por­trait au col­lo­dion appa­raît. Pas le moment où on le voit tech­ni­que­ment — le moment où il se mani­feste.

La pre­mière fois que j’ai lu cette défi­ni­tion d’Aquin, j’ai pen­sé : mais c’est exac­te­ment ce qui se passe au labo.

L’integritas, c’est la plaque où tout est là, rien n’est man­qué. La pro­por­tio, c’est la com­po­si­tion juste, le bon cadrage, le bon temps de pose. La cla­ri­tas, c’est le moment où l’image sur­git du noir, dans le fixa­teur. Trois notes, trois étapes, trois condi­tions du beau — et exac­te­ment les trois choses qu’on apprend à doser dans la pra­tique du col­lo­dion humide.

Ces trois notes ne sont pas une grille à cocher. Elles sont une des­crip­tion de com­ment une réa­li­té belle se donne à per­ce­voir. Quand elles sont là ensemble, quelque chose en nous recon­naît : ceci est bon. Et ce « bon » n’est pas une opi­nion. C’est une per­cep­tion du réel.

Jonathan Edwards : Dieu ne possède pas la beauté, il est la Beauté

Fai­sons main­te­nant un saut de cinq siècles, et pas­sons d’Aquin (catho­lique, domi­ni­cain, XIIIe siècle) à Jona­than Edwards (cal­vi­niste, pas­teur en Nou­velle-Angle­terre, XVIIIe siècle). Pour deux rai­sons. D’abord parce qu’il dit, en gros, la même chose qu’Aquin avec une autre voix — et ce point de conver­gence entre la tra­di­tion catho­lique et la tra­di­tion réfor­mée est pré­cieux pour le site sur lequel vous me lisez. Ensuite parce qu’il pro­pose une intui­tion qui pousse la réflexion plus loin.

L’intuition d’Edwards repose sur ce qu’on appelle la sim­pli­ci­té divine. C’est une doc­trine ancienne, par­ta­gée par toute la tra­di­tion chré­tienne avant le XIXe siècle, qui dit ceci : tout ce que Dieu a, Dieu l’est. Dieu ne pos­sède pas la sain­te­té, il est le Saint. Dieu ne pos­sède pas l’éternité, il est l’Éternel. Dieu ne pos­sède pas l’amour, il est Amour. Et donc — c’est là qu’Edwards prend le relais — Dieu ne pos­sède pas la beau­té.

Dieu ne pos­sède pas la beau­té. Il est la Beau­té.

Cette affir­ma­tion a l’air abs­traite mais elle est explo­sive. Elle veut dire que la beau­té n’est pas une déco­ra­tion de l’univers, comme un papier peint posé après coup sur les murs du réel. La beau­té est cou­sue dans la trame même de ce qui est. Elle découle direc­te­ment de l’être de Dieu. Et l’univers, parce qu’il a été créé par lui, est tra­ver­sé par cette beau­té, comme une lumière à tra­vers un vitrail.

Edwards a une for­mule magni­fique pour le dire : toute la beau­té du monde est le reflet des rayon­ne­ments dif­fu­sés de Celui qui est plé­ni­tude de splen­deur. (Mes mots sont une para­phrase ; les mots exacts sont dans son trai­té The Nature of True Vir­tue de 1765.)

Edwards pro­pose aus­si une dis­tinc­tion utile entre beau­té pri­maire — qui est l’amour, le « consen­te­ment de l’être à l’être », la dis­po­si­tion bien­veillante d’une per­sonne envers une autre — et beau­té secon­daire — qui est la pro­por­tion, la symé­trie, l’harmonie sen­sible que nous per­ce­vons avec nos yeux et nos oreilles. La pre­mière est plus haute que la seconde. Le visage d’une mère qui veille un enfant malade est plus beau que la plus par­faite des fleurs, même si la fleur a sa beau­té propre.

Cela a une consé­quence pour nous, artistes et col­lec­tion­neurs : l’œuvre la plus haute est celle qui par­vient à faire trans­pa­raître la beau­té pri­maire — un consen­te­ment, un amour, un don de soi — à tra­vers la beau­té secon­daire de sa forme. C’est ce que je tente de cher­cher dans ma série Madones, c’est ce que j’ai vou­lu dire dans ma série Anas­ta­sis expo­sée à la Gale­rie de l’UPP en 2025 : essayer que la matière du col­lo­dion, ses sels d’argent brû­lés, deviennent un dire de la résur­rec­tion. Pas une repré­sen­ta­tion déco­ra­tive. Un témoi­gnage.

Dans mon livre Créés pour créer, j’ai consa­cré tout un cha­pitre à cette idée que la créa­tion humaine est une par­ti­ci­pa­tion à la créa­tion divine — pas une riva­li­té, pas une copie, mais une col­la­bo­ra­tion. Edwards, à sa manière pro­tes­tante, dit la même chose qu’Aquin : la beau­té qui jaillit de nos mains, quand elle jaillit, n’est pas notre beau­té. C’est la sienne, qui passe par nous.

Hans Urs von Balthasar : voir la forme

Vingt ans après le concile Vati­can II, un théo­lo­gien suisse, Hans Urs von Bal­tha­sar, a entre­pris une tâche que per­sonne n’avait vrai­ment osée : recons­truire toute la théo­lo­gie chré­tienne en pre­nant la beau­té comme point de départ. Le résul­tat s’appelle La Gloire et la Croix (en alle­mand Herr­li­ch­keit) — sept volumes, l’entreprise la plus ambi­tieuse de la théo­lo­gie du XXe siècle.

L’idée cen­trale tient en peu de mots : si la beau­té est un trans­cen­dan­tal, alors quand on la rejette ou qu’on la traite avec mépris, on perd aus­si le vrai et le bon. Les trois marchent ensemble ou pas du tout. Voi­ci une phrase de Bal­tha­sar, deve­nue célèbre dans son volume d’introduction : qui se moque du beau ne pour­ra plus prier ni bien­tôt aimer. (C’est une para­phrase ; la for­mule ori­gi­nale est plus longue.)

Il y a quelque chose de bou­le­ver­sant dans cette phrase. Elle dit que ce ne sont pas seule­ment les artistes qui sont en jeu quand on aban­donne la beau­té. C’est notre capa­ci­té à prier. C’est notre capa­ci­té à aimer. Tout est en jeu.

Et Bal­tha­sar pose un autre concept cen­tral : la forme (en alle­mand Ges­talt). Une chose belle, dit-il, n’est pas une matière sur laquelle on aurait posé une déco­ra­tion. C’est une forme dans laquelle un sens vient se mani­fes­ter. La forme et le sens ne se séparent pas. Et c’est pré­ci­sé­ment là que le Christ est, pour le chré­tien, la beau­té abso­lue : il est la forme visible du Dieu invi­sible — pas une repré­sen­ta­tion, pas un sym­bole — la mani­fes­ta­tion directe.

Quand je tra­vaille au col­lo­dion humide, je cherche cela : que la forme de la plaque ne soit pas sépa­rable de ce qu’elle dit. Que la matière (les sels d’argent, les imper­fec­tions, les cou­lures de fixa­teur) ne soit pas un véhi­cule sur lequel on aurait posé un sens, mais le sens lui-même. Une plaque de col­lo­dion bien menée, c’est une forme qui est ce qu’elle dit.

Les « épiphanies » de la Lettre aux artistes de Jean-Paul II

Le 4 avril 1999, jour de Pâques, Jean-Paul II adresse une lettre. Pas une ency­clique, pas un docu­ment offi­ciel — une lettre. Et elle est adres­sée nom­mé­ment aux artistes du monde entier. Cela ne s’était pas fait dans cette forme depuis Paul VI, en 1964, lors de sa fameuse ren­contre dans la cha­pelle Six­tine.

Cette lettre, courte mais dense, pro­pose une théo­lo­gie pra­tique de la créa­tion artis­tique, en dia­logue direct avec ce que j’ai posé jusqu’ici. Et elle intro­duit un mot que j’aime par­ti­cu­liè­re­ment : épi­pha­nie. Le pape dit qu’il s’adresse à ceux qui cherchent de nou­velles « épi­pha­nies » de la beau­té pour en faire don au monde.

Pour­quoi épi­pha­nie ? Parce que la beau­té, dans la tra­di­tion chré­tienne, n’est pas une pro­duc­tion : c’est une appa­ri­tion. Elle vient. Elle se mani­feste. Elle nous tra­verse plus qu’elle ne nous appar­tient. L’artiste, dit Jean-Paul II, est celui qui, par son métier, pré­pare et accueille ces appa­ri­tions — comme on pré­pa­re­rait un lieu où quelque chose pour­rait adve­nir.

Pour moi qui passe mes jour­nées à attendre, dans le silence du labo, que l’image appa­raisse dans le bain de fixa­teur, ce mot tombe juste. Le col­lo­dion humide, qui est la tech­nique au cœur de Stu­dio Ambro­type, est par excel­lence un art de l’épiphanie : on pré­pare la plaque, on l’expose, on la plonge dans le déve­lop­peur — rien — puis dans le fixa­teur, et là, sou­dain, elle appa­raît. Pas pro­gres­si­ve­ment comme dans une émul­sion géla­ti­no-argen­tique. D’un coup. Le fond opaque dis­sout, l’image se montre. C’est exac­te­ment le mot du pape : épi­pha­nie.

Jean-Paul II ajoute autre chose, qui résume tout ce que j’ai vou­lu dire dans cet article. Il écrit que la beau­té est, en un cer­tain sens, l’expression visible du bien.

La beau­té est l’expression visible du bien.

Médi­tons cela. Le bien, qui est moral, qui est vrai, qui est dési­rable, devient visible quand il prend la forme du beau. Et inver­se­ment, quand quelque chose nous semble vrai­ment beau — pas joli, pas plai­sant, mais beau au sens fort —, c’est qu’il y a là, sous-jacente, une réa­li­té qui est aus­si vraie et bonne. Ce qui revient exac­te­ment à dire avec Aquin : les trois trans­cen­dan­taux ne se séparent pas.

« La beauté sauvera le monde » : ce que Dostoïevski voulait dire

À ce stade, il faut bien que je dise un mot de la phrase la plus citée — et la plus mal com­prise — sur la beau­té : « la beau­té sau­ve­ra le monde », que tout le monde attri­bue à Dos­toïevs­ki. Phrase qui se trouve dans son roman L’Idiot (1869), dans la bouche du prince Mych­kine.

Frise chronologique horizontale en sept étapes, ponctuée de disques dorés. IVe siècle av. J.-C., Platon : le beau, le bien et le vrai sont des Idées éternelles. Ve-VIe siècle, Pseudo-Denys : Dieu est la source de toute beauté. XIIIe siècle, Thomas d’Aquin : integritas, proportio, claritas. XVIIIe siècle, Jonathan Edwards : toute beauté reflète le rayonnement de Dieu. 1869, Dostoïevski : la beauté sauvera le monde. XXe siècle, Hans Urs von Balthasar : La Gloire et la Croix. 1999, Jean-Paul II : la Lettre aux artistes et ses nouvelles épiphanies.
Fig. 3 — Une généa­lo­gie de la pen­sée du beau, de Pla­ton à Jean-Paul II.

D’abord, un détail amu­sant : la phrase n’est jamais dite par Mych­kine direc­te­ment dans le roman. Elle lui est rap­por­tée, par un autre per­son­nage, qui la lui aurait enten­due dire. Dos­toïevs­ki a glis­sé cette for­mule dans son texte avec une dis­tance presque iro­nique, comme une pen­sée qui flotte, pas comme un slo­gan.

Et ensuite : de quelle beau­té parle Mych­kine ? Pas de la beau­té phy­sique, pas de la beau­té déco­ra­tive, pas du beau « qui plaît ». Il parle de la beau­té du Christ. Dans une lettre à son ami Maï­kov, Dos­toïevs­ki explique son pro­jet : repré­sen­ter, à tra­vers Mych­kine, un homme entiè­re­ment beau — et il pré­cise qu’il n’y a au monde qu’un seul être abso­lu­ment beau, le Christ. Mych­kine est une ten­ta­tive humaine, donc impar­faite, d’écho de cette beau­té-là.

C’est une beau­té qui passe par Hol­bein et son Christ mort — pein­ture devant laquelle le nar­ra­teur de L’Idiot dit qu’on peut perdre la foi. Une beau­té bles­sée, défi­gu­rée, qui n’a pas de pres­tige exté­rieur. La beau­té d’Isaïe 53 : un visage sans éclat, dont on détourne le regard. Et pour­tant, c’est cette beau­té-là, et elle seule, qui sauve.

Sol­je­nit­syne, dans son dis­cours du prix Nobel en 1972, a magni­fi­que­ment repris cette phrase. Il dit en sub­stance que l’art véri­table, parce qu’il est fait du tis­su de la véri­té, est plus fort que la vio­lence et le men­songe. La vio­lence ne sur­vit qu’en s’appuyant sur le men­songe ; et l’art, quand il est fidèle au vrai, dénude le men­songe, et désarme la vio­lence. La beau­té qui sauve, dit Sol­je­nit­syne, c’est la triple uni­té du vrai, du bon et du beau.

On retombe sur les trois trans­cen­dan­taux. Quand le beau, le vrai et le bon sont tenus ensemble dans une œuvre, alors cette œuvre devient un acte de résis­tance contre tout ce qui vou­drait nous men­tir. Pour les artistes chré­tiens d’aujourd’hui, dans une époque satu­rée de men­songes visuels (publi­ci­tés, réseaux sociaux, deep­fakes, IA géné­ra­tive), c’est une voca­tion immense. Et pour les col­lec­tion­neurs : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui « inves­tir » dans le beau, mais c’est en réa­li­té bien plus — c’est s’entourer d’œuvres qui disent vrai, et donc qui résistent.

Ce que la beauté objective change pour les artistes et les collectionneurs

Refer­mons le manuel. Si tout ce qui pré­cède est vrai — et la tra­di­tion chré­tienne, des Pères de l’Église à Jean-Paul II, en pas­sant par Aquin, Edwards, Bal­tha­sar, Dos­toïevs­ki et Sol­je­nit­syne, en porte témoi­gnage — alors plu­sieurs choses changent concrè­te­ment.

Pour les artistes chré­tiens Pour les col­lec­tion­neurs chré­tiens

Vous êtes des construc­teurs de beau­té.

› Votre tra­vail compte cos­mi­que­ment.

› Soi­gner la forme, dire le vrai, ser­vir le bon — les trois ensemble.

› Ne pas céder à l’utilitarisme qui dit : « ça ne sauve pas une vie ».

› Ne pas céder à l’esthétisme qui dit : « la forme suf­fit ».

Vous dis­cer­nez, vous ne pré­fé­rez pas.

› Ache­ter ce qui est juste, pas ce qui plaît au moment.

› For­mer son œil comme on forme un palais.

› Véri­fier les trois notes : inté­gri­té, conso­nance, éclat.

› Entrer en com­mu­nion avec un artiste, et avec ceux qui l’ont pré­cé­dé.

Tableau 2. Impli­ca­tions pra­tiques pour les artistes et les col­lec­tion­neurs chré­tiens.

Pour vous, artistes : vous êtes des construc­teurs de beau­té, dit Jean-Paul II. Cela n’est pas une for­mule pieuse. C’est une des­crip­tion de ce que vous faites quand vous tra­vaillez. Ce que vous faites compte. Pas seule­ment pour ceux qui regar­de­ront — pour la trame du monde. La beau­té que vous par­ve­nez à faire adve­nir est une par­ti­ci­pa­tion directe à l’œuvre du Créa­teur, qui regar­da sa créa­tion et la trou­va « très bonne ». Et en hébreu, « bon » et « beau » sont si proches qu’on les tra­duit l’un par l’autre.

Pour vous, col­lec­tion­neurs : vous n’achetez pas « ce qui vous plaît ». Vous dis­cer­nez ce qui est vrai, bon et beau. C’est plus exi­geant, et plus joyeux. Plus exi­geant parce que cela vous demande de for­mer votre œil — comme on forme un palais à goû­ter le vin. Plus joyeux parce que vous n’êtes plus seul devant l’œuvre : vous entrez dans une com­mu­nion avec un artiste qui, dans son labo ou dans son ate­lier, a essayé de faire pas­ser quelque chose de vrai.

Concrè­te­ment, un col­lec­tion­neur for­mé sait recon­naître les trois notes d’Aquin dans une œuvre. Y a‑t-il inté­gri­té — l’œuvre est-elle accom­plie ? Y a‑t-il conso­nance — les élé­ments s’accordent-ils ? Y a‑t-il éclat — la forme rayonne-t-elle ? Si oui, il y a là quelque chose à rece­voir, quelle que soit votre humeur du moment.

Une mission commune : construire la beauté

Si vous n’avez rete­nu qu’une chose en me lisant, voi­ci ce que j’aimerais que ce soit.

La beau­té n’est pas une opi­nion. Elle est une réa­li­té, ancrée dans l’être de Dieu, acces­sible à un œil qui s’éduque.

Elle se mani­feste selon les trois notes d’Aquin — inté­gri­té, conso­nance, éclat. Elle ne se laisse pas sépa­rer du vrai et du bon sans dégra­da­tion. Elle est l’expression visible du bien. Et elle nous appelle, artistes et col­lec­tion­neurs, à un tra­vail com­mun.

C’est pré­ci­sé­ment pour ce tra­vail com­mun qu’art-et-foi.com existe. Le site veut être un lieu où les artistes chré­tiens d’aujourd’hui — peintres, sculp­teurs, pho­to­graphes, musi­ciens, écri­vains, arti­sans — se ren­contrent. Où les col­lec­tion­neurs en recherche peuvent trou­ver des œuvres qui les nour­rissent, et un cadre théo­lo­gique pour com­prendre ce qu’ils achètent. Où la doc­trine chré­tienne du beau, long­temps relé­guée dans les marges des manuels, retrouve sa place : au centre.

Si cet article résonne en vous — que vous soyez artiste qui doute de sa voca­tion, ou col­lec­tion­neur qui hésite parce qu’on vous a dit que les goûts ne se dis­cu­taient pas —, sachez que vous n’êtes pas seul. Une longue tra­di­tion vous pré­cède. Et un tra­vail com­mence.

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Méla­nie-Jane Frey est pho­to­graphe-plas­ti­cienne, for­ma­trice et étu­diante en théo­lo­gie à l’ISTA (Ins­ti­tut Supé­rieur de Théo­lo­gie des Arts) / ICP Paris.

Elle dirige le Stu­dio Ambro­type à Paris (20e) et expose son tra­vail sous son nom.

Site per­son­nel : melaniejanefrey.com

Son livre Créés pour créer pro­pose une théo­lo­gie pra­tique de la créa­tion artis­tique en dia­logue avec sa propre pra­tique des pro­cé­dés alter­na­tifs.

Cet article pro­longe une idée déve­lop­pée dans Créés pour créer.

Décou­vrir le livre ✳

Commentaires

Une réponse à « Non, la beauté n’est pas une opinion »

  1. […] Voir aus­si sur ce site : « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion » ; « Le beau n’est pas un maquillage » ; « Co-créer ou se prendre pour démiurge » ; « […]