Plaque photographique sombre, presque noire, aux tons gris-vert et bruns. Deux fissures claires la traversent, l'une en diagonale, l'autre à la verticale, et se rejoignent près du centre. Dans la partie haute, une forme pâle et lumineuse surgit de l'ombre, aux contours flous, comme une apparition. Des petites marques rondes, bulles et accidents de la chimie, sont dispersées sur toute la surface.

Le beau n’est pas un maquillage

Mani­feste

Retrou­ver le sens chré­tien de la louange visible


« C’est très joli, mais l’essentiel est ailleurs »

L’année der­nière, à la clô­ture de Anas­ta­sis — l’exposition que je pré­sen­tais à la Gale­rie UPP, à Paris — un visi­teur que j’aimais bien, par ailleurs catho­lique pra­ti­quant et homme de bien, s’est tour­né vers moi devant une plaque ambro­type et m’a dit, sur le ton du com­pli­ment : « C’est très joli, mais l’essentiel est ailleurs, n’est-ce pas. »

J’ai sou­ri poli­ment. J’ai répon­du vague­ment. Puis j’ai mis trois jours à digé­rer la phrase, parce que, sous le com­pli­ment, il y avait une vision du monde — et plus pré­ci­sé­ment une vision chré­tienne du monde — qui m’a paru à la fois très répan­due et très fausse.

Cette vision, on l’entend par­tout. « Le beau, c’est super, mais ce n’est pas l’essentiel. » « Il faut d’abord nour­rir les pauvres, le reste est secon­daire. » « L’art c’est très bien, mais ne nous lais­sons pas dis­traire. » « Belle église, mais l’âme passe avant les pierres. » Ces phrases ont en com­mun une intui­tion qui se pré­sente comme évan­gé­lique : la beau­té serait un sup­plé­ment, un ver­nis, un acces­soire de la vie chré­tienne. Une sorte de maquillage.

Or je suis convain­cue — et je vou­drais l’argumenter ici — que cette intui­tion, sous des dehors d’humilité, est dou­ble­ment erro­née. Théo­lo­gi­que­ment d’abord, parce qu’elle mécon­naît ce que la tra­di­tion chré­tienne a tou­jours appe­lé la louange visible. Pra­ti­que­ment ensuite, parce qu’elle prive notre époque, qui en aurait pour­tant grand besoin, d’une chose pré­cise et pré­cieuse que les artistes chré­tiens sont pré­ci­sé­ment faits pour offrir.

Cet article vou­drait donc deux choses : nom­mer cor­rec­te­ment l’objection, et y répondre. Avec, comme témoins, le saint patron de tous les curés du monde, une artiste dis­crète pas­sée par l’École Boulle, et un pape polo­nais qui était aus­si poète.

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D’où vient la défiance chrétienne envers la beauté ?

La défiance chré­tienne envers la beau­té visible n’est pas neuve. Elle a plu­sieurs sources, qu’il est utile de recon­naître pour ne pas confondre.

Il y a une source authen­tique : la mise en garde de l’Évangile contre l’apparence sans inté­rio­ri­té. Jésus reproche aux pha­ri­siens d’être de « beaux sépulcres blan­chis » à l’extérieur tan­dis qu’à l’intérieur, c’est la mort. Cette cri­tique est juste. Une beau­té qui dis­si­mule la pour­ri­ture, ou qui s’achète aux dépens de la jus­tice, est bien un maquillage — et l’Évangile la dénonce.

Mais il y a aus­si des sources plus récentes et plus sus­pectes, qui se sont accu­mu­lées dans une cer­taine sen­si­bi­li­té catho­lique fran­çaise. La Réforme et son ico­no­clasme. Le jan­sé­nisme du XVIIe siècle, avec sa méfiance envers tout ce qui réjouit les sens. La pau­vre­té aus­tère de cer­taines spi­ri­tua­li­tés du XXe siècle, qui a eu ten­dance à confondre dépouille­ment et appau­vris­se­ment. Et, plus récem­ment, une lec­ture mili­tante de l’option pour les pauvres qui pose, comme une évi­dence, qu’on ne peut pas s’occuper du beau tant qu’il y a un seul affa­mé sur terre.

Cha­cune de ces influences contient une part de véri­té. Mais leur addi­tion, dans les milieux chré­tiens où elles se cumulent, pro­duit un résul­tat sin­gu­lier : une sus­pi­cion géné­ra­li­sée à l’égard du visible, du fait, du sen­ti, du maté­riel. Comme si l’âme chré­tienne se devait d’être « au-des­sus » de tout cela. Comme si la beau­té phy­sique des choses était tou­jours, peu ou prou, du côté du péché ou de la ten­ta­tion.

Cette pos­ture a un nom dans la tra­di­tion spi­ri­tuelle : on l’appelait jadis le spi­ri­tua­lisme dés­in­car­né. Et elle est exac­te­ment le contraire du chris­tia­nisme.

Pour­quoi ? Parce qu’au cœur du chris­tia­nisme, il y a une affir­ma­tion que l’on a par­fois du mal à sup­por­ter sérieu­se­ment : Dieu lui-même a vou­lu se rendre visible. Il s’est fait chair. Il a habi­té par­mi nous. Il a man­gé, bu, mar­ché, regar­dé les fleurs des champs, pleu­ré devant le tom­beau d’un ami. L’Incarnation n’est pas un détail secon­daire de la doc­trine : c’est sa colonne ver­té­brale. Et l’Incarnation est, en elle-même, la louange visible suprême — celle de Dieu en faveur de l’homme.

Si l’on prend cela au sérieux, alors la sus­pi­cion envers le visible devient sus­pecte. Car elle revient à repro­cher à Dieu d’avoir choi­si le che­min qu’il a choi­si.

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Le curé d’Ars : pauvre pour lui-même, somptueux pour Dieu

Si quelqu’un, dans la sain­te­té fran­çaise, est insoup­çon­nable de luxe, c’est bien Jean-Marie Vian­ney. Né en 1786, ordon­né prêtre en 1815, envoyé en 1818 dans une paroisse de trois cents âmes au cœur de la Dombes, mort en 1859 après qua­rante et un ans de minis­tère, cano­ni­sé en 1925, décla­ré patron de tous les curés du monde par Pie XI en 1929. Sa pau­vre­té per­son­nelle est docu­men­tée : il dort peu, mange à peine, donne tout ce qu’il reçoit, refuse même la Légion d’honneur — ses mots trans­mis au maire d’Ars sont res­tés célèbres : que l’empereur garde sa croix, puisque les pauvres n’auront rien à y gagner.

Or ce même homme, en arri­vant à Ars en 1818, trouve une église qu’il décrit comme « dégra­dée et dans le plus grand dénue­ment ». Le maître-autel est en bois nu. La sacris­tie qua­si­ment vide. L’autel de la Vierge sans aucun orne­ment. La pre­mière chose qu’il fait — la pre­mière — n’est pas de par­tir nour­rir les pauvres voi­sins ni d’écrire un ser­mon. C’est d’embellir l’église.

Il achète sur ses propres deniers un nou­veau maître-autel doré. Il prend le pin­ceau et peint lui-même les bancs du chœur. Il accepte, par l’entremise du comte d’Ars qui réside à Paris, des cha­subles somp­tueuses, des chan­de­liers en cuivre doré, un taber­nacle, un osten­soir en ver­meil, un dais bro­dé. Et son bio­graphe, le cha­noine Tro­chu, rap­porte cette phrase qu’il répé­tait aux mar­chands quand il choi­sis­sait quelque chose pour son église :

« Pas assez beau, il faut plus beau que cela. »

Le saint patron des curés du monde, modèle de pau­vre­té évan­gé­lique, deman­dait pour Dieu qu’on cherche plus beau, plus pré­cieux, plus orné. Com­pre­nons bien : il n’opposait pas pau­vre­té et beau­té. Il les arti­cu­lait. Sa propre pau­vre­té n’était pas pour lui un abso­lu à impo­ser à Dieu : c’était une obéis­sance per­son­nelle qu’il offrait, jus­te­ment, en plus, par-des­sus le mar­ché. Mais quand il s’agissait du Bon Dieu, il refu­sait de s’attribuer à lui-même la mesure de ce qui Lui revient.

Le curé d’Ars tra­vaillait, comme l’écrit son bio­graphe, à « frap­per les yeux par la beau­té du culte exté­rieur ». Il avait com­pris une chose simple : ses parois­siens, illet­trés, abru­tis par la Révo­lu­tion, dis­per­sés dans les fermes, n’avaient pas accès à la théo­lo­gie. Ils avaient accès à leurs yeux. Et leurs yeux, devant un beau dais bro­dé por­té en pro­ces­sion le jour de la Fête-Dieu, com­pre­naient une chose que les ser­mons ne pou­vaient pas dire aus­si clai­re­ment : Dieu mérite cela. Dieu est cela. Dieu vaut la peine que l’on prenne le temps, l’argent, l’attention.

La beau­té de l’église d’Ars n’a pas appau­vri les pauvres de la paroisse — au contraire, elle les a rele­vés. Elle leur a dit, sans un mot, qu’ils valaient cela. Que leur Dieu, leur sei­gneur, leur père, méri­tait pour eux la plus belle table dres­sée du vil­lage. Que la digni­té du plus dépouillé d’entre eux, en mar­chant vers le taber­nacle, était plus grande qu’aucune digni­té de sei­gneur.

Schéma en deux colonnes reliées par un signe plus. À gauche, pour lui-même, pauvreté radicale : mange peu, dort peu ; donne tout ce qu'il reçoit ; refuse la Légion d'honneur ; vit dans un presbytère nu. À droite, pour Dieu, splendeur liturgique : achète un maître-autel doré ; peint lui-même les bancs ; reçoit des ornements somptueux ; disait aux marchands « Pas assez beau, il faut plus beau que cela. » Les deux colonnes convergent vers un bandeau : égale une louange visible — pour soi, le moins possible ; pour Dieu, le plus possible.
Fig. 1 — Le para­doxe d’une vie : pauvre pour lui-même, somp­tueux pour Dieu.

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Voir la beauté dans une supérette : l’exercice d’Anne-Cyrille Carrère

Ce que le curé d’Ars fai­sait pour son église, une artiste contem­po­raine que j’ai enten­due à la confé­rence San­tos en 2025 le fait pour le quo­ti­dien le plus banal. Elle s’appelle Anne-Cyrille Car­rère. For­mée à l’École Boulle — la grande école pari­sienne des métiers d’art —, elle tra­vaille aujourd’hui dans le sillage de l’association Venite Can­te­mus Inter­na­tio­nal, et elle fait par­tie de ces voix dis­crètes qui, en France, sont en train de réac­cor­der dou­ce­ment la chré­tien­té avec la beau­té de la créa­tion.

À la confé­rence, elle a racon­té un exer­cice tout simple : prendre des pho­tos, ou sim­ple­ment regar­der, dans la supé­rette du coin de la rue. Le rayon des fruits, le sol car­re­lé, la lumière des néons, la file d’attente. Et cher­cher, là, ce qu’il y a à voir. Pas dans le beau évident — dans la cathé­drale, le musée, la nature. Dans le banal. Dans le quo­ti­dien désen­chan­té que nous tra­ver­sons sans regar­der.

L’exercice n’est pas inno­cent. Il dit une chose qui contre­dit, point par point, la sus­pi­cion contem­po­raine envers le beau : la beau­té n’est pas un luxe pour temps tran­quilles. Elle n’est pas l’apanage des cathé­drales gothiques ni des musées d’art contem­po­rain. Elle est par­tout dis­po­nible, par­tout offerte, par­tout en attente d’un regard qui veuille bien la voir. Faire de la louange visible avec une supé­rette ne consiste pas à nier que c’est une supé­rette. Cela consiste à voir, dans cette supé­rette, l’éclat ténu d’une créa­tion qui demeure très bonne — comme le dit la Genèse au pre­mier cha­pitre : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » (Gn 1, 31).

Cette pos­ture est exac­te­ment l’inverse du maquillage. Le maquillage cache pour faire paraître. La louange visible voit pour faire appa­raître ce qui est déjà là. Ce ne sont pas seule­ment deux concep­tions de la beau­té : ce sont deux concep­tions du réel, et plus pro­fon­dé­ment, deux concep­tions de Dieu. Le maquillage sup­pose un réel insuf­fi­sant qu’il faut amé­lio­rer ; la louange visible sup­pose un réel don­né qu’il faut accueillir et révé­ler.

Tableau comparatif en deux colonnes. À gauche, le maquillage, la beauté comme surface : posée par-dessus ; cache la réalité ; s'use, s'efface ; dépend du regard de l'autre ; vise à plaire ou impressionner ; dissocie l'âme et le corps ; décorative, accessoire. À droite, la louange visible, la beauté comme parole : sourd de l'intérieur ; révèle la réalité ; tient, traverse le temps ; adresse à Dieu d'abord ; vise à dire quelque chose de vrai ; unit l'âme, le corps, la matière ; constitutive, essentielle. En bas, le test : si l'on ôtait l'œuvre, manquerait-il quelque chose au monde, ou seulement à mon orgueil ?
Fig. 2 — Le maquillage et la louange visible, trait pour trait.

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Qu’est-ce que la louange visible ? Genèse, Incarnation, liturgie

Posons les choses doc­tri­na­le­ment. Trois affir­ma­tions chré­tiennes nour­rissent ce qu’on peut appe­ler la louange visible.

La pre­mière vient de la Genèse : Dieu fait le monde, le regarde, et l’appelle bon. Pas une fois — sept fois dans le récit de la créa­tion. Le regard qui appelle bon ce qui vient d’être fait est la pre­mière louange visible : c’est Dieu lui-même qui contemple son ouvrage et le déclare digne d’être. La beau­té du monde n’est pas un acces­soire sur­ajou­té à l’utilité du monde ; elle est la qua­li­fi­ca­tion fon­da­men­tale par laquelle Dieu accueille sa propre créa­tion.

La deuxième vient de l’Incar­na­tion. Saint Jean ouvre son évan­gile par une affir­ma­tion ver­ti­gi­neuse : « Le Verbe s’est fait chair, et il a habi­té par­mi nous, et nous avons contem­plé sa gloire. » L’invisible se fait visible. Le Dieu qu’on ne peut voir se laisse regar­der. La louange visible suprême, dans le chris­tia­nisme, ce n’est pas une œuvre humaine : c’est le Christ lui-même, pré­sence visible du Père. Toute beau­té chré­tienne, ensuite, est ana­logue à cette beau­té-là : un visible qui dit du vrai, un sen­sible qui n’est pas sépa­ré du sens.

La troi­sième vient de la litur­gie. Quand l’Église, depuis vingt siècles, soigne ses chants, ses gestes, ses tis­sus, ses ors, ses encens, ses archi­tec­tures, elle ne décore pas. Elle obéit à une logique : ce qui se passe à l’autel est si grand qu’il faut, autour, tout ce que l’on peut don­ner — non pour ajou­ter quelque chose à ce qui se passe, mais pour ne pas être en-des­sous. La beau­té litur­gique est, fon­da­men­ta­le­ment, un acte d’humilité : on se rend conscient de ce que l’on traite, et l’on s’efforce d’être à la hau­teur, en sachant qu’on n’y arri­ve­ra jamais.

Voi­ci donc ce qu’est la louange visible, dans ses trois sources : un regard qui dit la bon­té de ce qui est, une chair qui dit l’invisible, et une matière soi­gneu­se­ment tra­vaillée qui dit la digni­té de ce qu’elle reçoit. Rien de tout cela n’est un maquillage. Tout cela, au contraire, est l’opposé du maquillage : un visible qui n’est pas posé par-des­sus, mais qui sourd du dedans.

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« La beauté est la clé du mystère » : Jean-Paul II aux artistes

Cette intui­tion a été magni­fi­que­ment refor­mu­lée par Jean-Paul II à la fin de sa Lettre aux artistes (4 avril 1999, para­graphe 16). Il y reprend, en la com­men­tant, la phrase fameuse de Dos­toïevs­ki tirée de L’Idiot — « la beau­té sau­ve­ra le monde » — qui demande, en effet, qu’on la lise len­te­ment pour ne pas la rendre niaise. Puis il écrit cette ligne qu’il faut, à mon sens, médi­ter sou­vent :

« La beau­té est la clé du mys­tère et elle ren­voie à la trans­cen­dance. »

Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 4 avril 1999, §16

Une clé, non un maquillage. Quelque chose qui ouvre, qui donne accès, qui fait entrer dans une réa­li­té plus grande que soi. La beau­té, pour Jean-Paul II, n’est pas un fini déco­ra­tif posé sur le mys­tère : elle est le mode même selon lequel le mys­tère se rend par­tiel­le­ment per­cep­tible à des êtres comme nous, qui voyons avant de com­prendre, et qui n’arrivons à cer­taines véri­tés que par les yeux.

On peut résu­mer ain­si l’intuition pon­ti­fi­cale : pour beau­coup d’hommes et de femmes de notre temps, la beau­té est deve­nue le seul lieu où la trans­cen­dance peut encore se fau­fi­ler. Quand le dis­cours moral est sus­pec­té, quand la doc­trine est inau­dible, quand l’autorité magis­té­rielle paraît inop­por­tune, quand les ins­ti­tu­tions sont reje­tées, il reste une porte d’entrée que per­sonne n’a vrai­ment fer­mée : celle d’une œuvre qui dit, sans dire expli­ci­te­ment, qu’il existe une véri­té plus grande que ce que je suis en train de regar­der. C’est par cette porte-là, plus que par les autres, que beau­coup d’âmes du XXIe siècle peuvent encore entrer.

Voi­là pour­quoi affir­mer que « le beau, c’est super­fi­ciel » n’est pas seule­ment une erreur théo­rique. C’est une stra­té­gie pas­to­rale catas­tro­phique. C’est se pri­ver soi-même, et pri­ver les autres, du der­nier pas­sage encore ouvert.

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Quatre objections contre le beau, quatre réponses

Pour rendre tout ceci utile, voi­ci un petit tableau des objec­tions que l’on entend le plus sou­vent — et de ce que je crois pou­voir y répondre, dans la foi chré­tienne clas­sique.

L’OBJECTION LA RÉPONSE
« Le beau, c’est secon­daire. L’essentiel, c’est l’amour du pro­chain. » Vrai si on les oppose. Faux si on les arti­cule. Le curé d’Ars aimait ses parois­siens à tra­vers la beau­té qu’il leur offrait dans son église. Aimer, c’est aus­si don­ner un beau cadre.
« Tant qu’il y a des affa­més, on ne peut pas dépen­ser pour le beau. » Quand Marie verse le par­fum de grand prix, Judas pro­teste : « cela aurait pu être don­né aux pauvres » (Jn 12, 1–8). Jésus défend Marie. Il ne refuse pas la prio­ri­té aux pauvres : il refuse l’opposition méca­nique entre pauvres et beau­té — c’est tout le sujet de « La vio­lo­niste qui vou­lait arrê­ter ».
« Une belle œuvre, ça flatte l’orgueil de l’artiste. C’est sus­pect. » L’orgueil est un risque, comme dans toute action humaine — c’est la ligne de crête de celui qui co-crée sans se prendre pour démiurge. Mais le risque inverse, la fausse modes­tie qui n’ose plus rien, pro­duit autant d’orgueil sous une autre forme. La règle pra­tique : à qui l’œuvre rend-elle gloire ?
« Le beau, ça relève du goût per­son­nel. On n’a rien à dire là-des­sus. » Sujet d’un autre article : « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion ». Réponse courte : la tra­di­tion chré­tienne, depuis Augus­tin et Aquin, range le beau par­mi les trans­cen­dan­taux — au même titre que le bon et le vrai. Ce n’est pas un goût.

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Au studio : le collodion humide ne maquille rien

Je tra­vaille tous les jours, depuis bien­tôt quinze ans, avec un pro­cé­dé pho­to­gra­phique du XIXe siècle qui ne par­donne rien : le col­lo­dion humide. Une plaque de verre. Un mélange chi­mique ver­sé à la main. Une expo­si­tion longue. Un fixa­teur. Et au moment où la plaque sort du bain, dans un ate­lier de Bel­le­ville, l’image appa­raît — non pas pro­gres­si­ve­ment comme dans le déve­lop­pe­ment clas­sique, mais d’un seul coup, dans le bain de fixa­teur. C’est, à chaque fois, une appa­ri­tion. Et cette appa­ri­tion, je la tra­vaille depuis des années comme une méta­phore — j’oserais dire une ana­lo­gie — de ce que l’Incarnation a fait pour le monde.

La série Anas­ta­sis est née de cette intui­tion. Chaque plaque demande des heures. Chaque plaque coûte beau­coup, en temps, en chi­mie, en atten­tion. Chaque plaque, sur­tout, refuse d’être un maquillage : elle ne flatte pas le sujet, elle ne cor­rige pas les défauts, elle ne lisse rien. Elle accueille la matière et l’éclat ensemble. Une plaque de col­lo­dion réus­sie n’est pas une image agréable : c’est une image juste. Et c’est cette jus­tesse qui la rend belle.

Si je pré­cise cela, ce n’est pas pour faire la pro­mo­tion de mon tra­vail. C’est pour dire concrè­te­ment ce qu’est une louange visible dans la pra­tique d’une artiste : un effort maté­riel pour que l’objet final soit à la hau­teur du sujet. Pour que la matière dise vrai. Pour que rien ne soit posé par-des­sus, et tout sourde du dedans. Je crois que ce que je tente de faire avec mes plaques, Anas­ta­sis en par­ti­cu­lier, est ce que toute artiste chré­tienne, à sa manière propre, devrait ten­ter : non pas embel­lir, mais révé­ler. Non pas cou­vrir, mais mani­fes­ter. Le maquillage est la ten­ta­tion contre laquelle il faut, sans cesse, se rebrous­ser.

C’est aus­si ce que j’ai vou­lu mettre au cœur de Créés pour créer : la convic­tion qu’aucun chré­tien n’est condam­né à choi­sir entre l’amour de Dieu et le tra­vail bien fait, entre le pauvre et le beau, entre la prière et la pein­ture. Ces oppo­si­tions sont des fausses oppo­si­tions, et les saints — depuis Ber­nard de Clair­vaux jusqu’au curé d’Ars en pas­sant par les bâtis­seurs de cathé­drales — l’ont tou­jours su.

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La galerie d’art-et-foi.com comme louange visible

Pour finir, un mot direct sur ce que ce site, art-et-foi.com, veut faire.

Il y aura, à côté de ce blog, une gale­rie en ligne. Pas un musée numé­rique, pas une pla­te­forme de e‑commerce par­mi d’autres : un lieu modeste où des œuvres d’artistes chré­tiens contem­po­rains seront pro­po­sées à la vue, à la lec­ture et — pour cer­taines — à l’acquisition. Cette gale­rie ne sera pas un maga­sin de sou­ve­nirs pieux. Elle ne sera pas non plus un white cube de l’art contem­po­rain dépo­li­ti­sé. Elle sera quelque chose de plus pré­cis : une ten­ta­tive de louange visible à l’échelle d’un site web.

Cela veut dire que les œuvres seront sélec­tion­nées non parce qu’elles sont « jolies », ni parce qu’elles sont « sub­ver­sives », mais parce qu’elles font sourdre, depuis leur matière, une parole qui dit la créa­tion, l’incarnation, ou la résur­rec­tion. Cela veut dire que les artistes choi­sis tra­vaille­ront leur maté­riau avec le soin que le curé d’Ars met­tait à choi­sir un dais bro­dé. Cela veut dire qu’on n’opposera ni le beau et le bien, ni le visible et l’invisible, ni le tra­vail manuel et la prière. Les cri­tères de sélec­tion sont détaillés dans « Le beau qui séduit, le beau qui révèle ».

Si vous lisez ces lignes, vous êtes poten­tiel­le­ment le visi­teur de cette gale­rie, le lec­teur de son cata­logue, le pos­ses­seur d’une de ses œuvres, ou sim­ple­ment le veilleur silen­cieux qui en par­le­ra autour de lui. Dans tous ces rôles, ce que je vous demande est simple : refu­ser, avec moi, l’idée que le beau serait un maquillage. Et accep­ter — avec saint Jean-Marie Vian­ney qui pei­gnait lui-même les bancs de son église pauvre, avec Anne-Cyrille Car­rère qui apprend à voir dans une supé­rette, avec Jean-Paul II qui écri­vait que la beau­té est la clé du mys­tère — que la beau­té authen­tique est l’une des plus exi­geantes formes de prière qu’un être humain puisse offrir à Dieu et au monde.

Le beau n’est pas un maquillage.

C’est une parole qu’on a soin de bien for­mer,

parce qu’elle dit Dieu.

— Méla­nie-Jane Frey

Stu­dio Ambro­type, Bel­le­ville · art-et-foi.com

Sources et références

• Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 4 avril 1999, §16. Note 25 du docu­ment : réfé­rence à Dos­toïevs­ki.

• Fio­dor Dos­toïevs­ki, L’Idiot (1868), par­tie III, ch. V — phrase prê­tée au prince Mych­kine. Domaine public.

• Genèse, cha­pitre 1 — récit de la créa­tion. Évan­gile selon saint Jean, pro­logue (Jn 1, 14).

• Saint Jean-Marie Vian­ney (1786–1859), curé d’Ars. Sources bio­gra­phiques prin­ci­pales : Fran­cis Tro­chu, Le curé d’Ars, saint Jean-Marie-Bap­tiste Vian­ney (1925) ; Paul Jou­han­neaud, Le curé d’Ars (1869, acces­sible via Gal­li­ca) ; X.-M. B***, Vie intime de J.-M. Vian­ney (1866). Sanc­tuaire d’Ars-sur-Formans.

• Anne-Cyrille Car­rère, for­mée à l’École Boulle (Paris), asso­ciée à Venite Can­te­mus Inter­na­tio­nal. Inter­ven­tion à la confé­rence San­tos 2025 (sur la beau­té du quo­ti­dien).

• Saint Augus­tin, Confes­sions, livre X, ch. 27, 38 (« Sero te ama­vi, pul­chri­tu­do… »). Cité par Jean-Paul II au §16 de la Lettre aux artistes.

• Saint Tho­mas d’Aquin, Somme théo­lo­gique : sur le beau comme trans­cen­dan­tal (I, q. 39, a. 8 ; q. 5, a. 4 ; II-II, q. 145, a. 2).

• Méla­nie-Jane Frey, série Anas­ta­sis, expo­si­tion solo Gale­rie UPP, Paris, 2025. melaniejanefrey.com.

• Méla­nie-Jane Frey, Créés pour créer (Édi­tions Matière & Lumière, 2026).

• Voir aus­si sur ce site : « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion » — l’article fon­da­teur sur le beau comme trans­cen­dan­tal ; « Enfouir son talent » ; « Le beau qui séduit, le beau qui révèle » ; « L’esthétisme, ou la forme sans prise au réel » ; « La vio­lo­niste qui vou­lait arrê­ter ».

Cet article pro­longe une idée déve­lop­pée dans Créés pour créer.

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Commentaires

Une réponse à « Le beau n’est pas un maquillage »

  1. […] Voir aus­si sur ce site : « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion » ; « Le beau n’est pas un maquillage » ; « Co-créer ou se prendre pour démiurge » ; « L’art ne nous élève pas tou­jours vers […]