Composition abstraite sur fond crème. À gauche, un quadrillage noir dense, régulier, très appuyé au bord puis de plus en plus lâche vers le centre, où il se défait. Du quadrillage partent quelques fils très fins qui traversent le vide central en courbes libres. À droite, des taches organiques terre de Sienne et grises qui s'étendent, avec éclaboussures et gouttes, sans contour fixé.

Co-créer ou se prendre pour démiurge

Ate­lier

La ligne de crête de l’artiste chré­tien — médi­ta­tion sur les noces de Cana


« Pourquoi ça ne marche pas ? » — au studio, un mardi matin

Une sta­giaire — je l’appellerai Camille — est devant une plaque de col­lo­dion humide qu’elle vient de cou­ler. Elle a ver­sé l’éther et l’iodure de potas­sium sur le verre, bas­cu­lé déli­ca­te­ment la plaque pour répar­tir le mélange, atten­du quinze secondes, et plon­gé la plaque dans le bain d’argent. Tout ce qui doit être fait, elle l’a bien fait. Mais elle est mécon­tente. Elle a une idée pré­cise de ce qu’elle veut obte­nir, et le pro­cé­dé refuse de lui obéir.

« Pour­quoi ça ne marche pas ? » me demande-t-elle, presque aga­cée.

Je regarde sa plaque, et je vois ce qu’il s’est pas­sé. Elle a vou­lu trop fort. Elle a essayé de tordre la chi­mie pour qu’elle dise ce qu’elle, Camille, avait déci­dé. Et la chi­mie, qui n’est pas méchante mais n’est pas non plus négo­ciable, a répon­du en mon­trant ses dents : voiles, taches, contrastes faux, image floue.

Je lui réponds dou­ce­ment : « Tu n’as pas écou­té la plaque. Tu as vou­lu la faire. Or au col­lo­dion, on ne fait pas. On co-fait. On verse, on bas­cule, on plonge, on attend, on découvre. Le pro­cé­dé a aus­si son mot à dire. »

Camille m’a regar­dée comme si je venais de pro­fé­rer une absur­di­té. Sur le moment, je me suis dit que j’avais peut-être été trop allu­sive. Mais cette phrase, en y repen­sant le soir, m’a paru résu­mer non seule­ment la pra­tique du col­lo­dion, mais quelque chose de bien plus large : la pos­ture spi­ri­tuelle même de l’artiste chré­tien.

Cette pos­ture, je vou­drais la nom­mer aujourd’hui. Parce que c’est, je crois, le sujet le plus déli­cat — et le moins ensei­gné — de toute for­ma­tion artis­tique chré­tienne. Il ne s’agit pas de refu­ser l’ambition, ce qui serait enfouir son talent par fausse humi­li­té. Il s’agit de savoir de qui l’on tient ce qu’on porte.

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Les noces de Cana : la parabole cachée des serviteurs

Pour com­prendre la pos­ture juste, il faut, à mon avis, retour­ner relire un texte court. Onze ver­sets dans saint Jean, le cha­pitre 2 : les noces de Cana. Tout le monde connaît l’histoire — l’eau chan­gée en vin, la mère de Jésus qui inter­cède, le maître du repas qui s’extasie. Ce qu’on lit moins sou­vent, c’est le rôle des ser­vi­teurs. Or c’est pré­ci­sé­ment à cette place-là que se tient l’artiste chré­tien.

Repre­nons le récit. Au cours d’un repas de noces, le vin manque. Marie le signale à Jésus. La réponse de Jésus est sèche — « femme, qu’y a‑t-il entre toi et moi ? » — mais Marie com­prend mieux que nous ce qui se joue. Elle se tourne alors vers les ser­vi­teurs, et leur dit cette phrase qui est, à elle seule, un pro­gramme :

« Faites tout ce qu’il vous dira. »

Marie, à Cana (Jn 2, 5)

Notez bien ce qu’elle ne dit pas. Elle ne dit pas : « Voi­ci la solu­tion tech­nique : pre­nez l’eau de la jarre numé­ro 3, mettez‑y une pin­cée de mon ingré­dient secret, pré­sen­tez-la au maître. » Elle n’a aucun savoir-faire à trans­mettre, parce qu’aucun savoir-faire humain ne peut faire ce qui va se pas­ser. Elle se contente d’indiquer une auto­ri­té. Elle dit en sub­stance : il y a quelqu’un d’autre que moi qui sait, et c’est lui que vous devez écou­ter.

Les ser­vi­teurs obéissent. Jésus leur donne deux ins­truc­tions très simples — « Rem­plis­sez d’eau ces jarres » puis « Pui­sez main­te­nant et por­tez au maître » — et ils s’exécutent. Ils rem­plissent les six jarres de pierre, jusqu’au bord, envi­ron six cents litres d’eau ordi­naire. Ensuite ils puisent et portent. C’est tout ce qu’ils font. Mais notez : ils le font inté­gra­le­ment. Ils ne s’arrêtent pas à mi-che­min. Ils ne disent pas : « C’est absurde, c’est de l’eau, ce n’est pas du vin. » Ils versent à ras bord et ils portent.

Et c’est entre les deux gestes — entre le rem­plis­sage et le ser­vice — que le miracle se passe. On ne le voit pas. Per­sonne ne le voit. Le texte ne décrit pas Jésus en train de bénir l’eau ou de tra­cer un signe au-des­sus des jarres. Il y a un silence nar­ra­tif. L’évangéliste ne raconte pas la trans­for­ma­tion, parce que la trans­for­ma­tion, jus­te­ment, n’est pas du fait des hommes.

Et puis vient le ver­set que je vou­drais qu’on retienne : « Le maître du repas ne savait pas d’où venait ce vin, mais les ser­vi­teurs le savaient bien, eux qui avaient pui­sé l’eau » (Jn 2, 9). Les ser­vi­teurs savent. Le maître du repas, lui, ne sait pas. Or ce sont les ser­vi­teurs qui n’ont rien fait de mira­cu­leux. Com­ment savent-ils, alors ? Ils savent parce qu’ils ont obéi. Ils savent parce qu’ils ont fait leur part — toute leur part, et seule­ment leur part — et qu’ils ont donc recon­nu, en regar­dant le résul­tat, que ce qui en sor­tait dépas­sait leur com­pé­tence.

L’artiste chré­tien, à mon sens, est exac­te­ment à cette place-là. Il puise l’eau. Il rem­plit les jarres. Il porte la coupe au maître du repas. Et — quand il a obéi sérieu­se­ment, c’est-à-dire quand il a tenu son métier jusqu’au bord, quand il a refu­sé la médio­cri­té tech­nique, quand il s’est lais­sé ins­truire — il découvre par­fois, en regar­dant son œuvre, qu’il en sort plus que ce qu’il y a mis. Il sait que c’est du vin. Il sait que ce n’est pas lui qui l’a fait.

Schéma en trois colonnes reliées par des flèches. Marie intercède : « Faites tout ce qu'il vous dira » — elle ne donne pas d'instruction technique, elle indique l'autorité. Les serviteurs obéissent : ils remplissent les jarres, puisent et portent — ils font intégralement leur part, mais ils ne font pas le vin. Jésus opère : « Remplissez d'eau », « Puisez maintenant » — le miracle s'accomplit entre les deux gestes, nul ne le voit faire. En bas, le détail décisif de Jean 2, 9 : les serviteurs savent d'où vient le vin parce qu'ils ont obéi, pas parce qu'ils ont vu.
Fig. 1 — Trois acteurs, une chaîne de coopé­ra­tion.

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Le démiurge : d’où vient ce mot, et pourquoi il nous concerne

À l’opposé de cette pos­ture de ser­vi­teur, il y a une figure qui hante la moder­ni­té artis­tique sans tou­jours être nom­mée : le démiurge. Le mot mérite d’être repris.

En grec, dêmiour­gos signi­fie tout sim­ple­ment « arti­san ». Pla­ton, dans le Timée, uti­lise le mot pour dési­gner celui qui ordonne le monde maté­riel à par­tir d’une matière pré­exis­tante. Pour Pla­ton, le démiurge n’est pas mau­vais — c’est un orga­ni­sa­teur. Mais à par­tir du IIe siècle après Jésus-Christ, cer­taines écoles dites gnos­tiques (Basi­lide, Mar­cion, Valen­tin) reprennent le mot et lui donnent un sens très dif­fé­rent. Pour les gnos­tiques, le démiurge est un usur­pa­teur : une enti­té subal­terne, vani­teuse, qui croit à tort être le Dieu suprême. Il a fabri­qué le monde maté­riel — un monde impar­fait, pri­son d’âmes — en s’imaginant en être l’origine. Il n’est pas le vrai créa­teur. Il se prend pour lui.

L’Église pri­mi­tive a refu­sé fer­me­ment cette vision. Aux IIe et IIIe siècles, sous l’impulsion de saint Jus­tin et sur­tout de saint Iré­née de Lyon, elle a fixé contre le gnos­ti­cisme la doc­trine de la créa­tion ex nihi­lo : il n’y a qu’un seul Dieu, et il a créé toute chose à par­tir de rien. Pas de démiurge inter­mé­diaire. Pas d’origine seconde.

Pour­quoi cette his­toire vieille de dix-huit siècles inté­resse-t-elle l’artiste chré­tien d’aujourd’hui ? Parce que la ten­ta­tion du démiurge n’est pas morte avec le gnos­ti­cisme. Elle s’est, au contraire, glis­sée dou­ce­ment dans la culture artis­tique moderne, où elle s’appelle aujourd’hui le génie roman­tique, l’artiste-créateur-du-vrai, l’auteur qui se met à la place de Dieu. La figure de Pro­mé­thée chez les Roman­tiques. Le « sur­homme » nietz­schéen. L’artiste comme dieu de son propre uni­vers, qui se signe en bas à droite et que l’on adore au musée.

Cette figure est sédui­sante. Elle valo­rise. Elle pro­met la liber­té abso­lue : créer à par­tir de soi seul, sans dette à per­sonne, sans tra­di­tion, sans matière à res­pec­ter, sans maître à rece­voir. C’est elle qui parle quand on dit, devant une œuvre, « j’ai fait ça avec rien », ou « per­sonne ne m’a appris ». C’est encore elle qui parle quand un pho­to­graphe me dit : « Ma vision est ce qui compte ; le pro­cé­dé, peu importe » — c’est déjà la forme qui perd prise sur le réel. C’est elle, enfin, qui hurle dans cer­taines ambi­tions de l’art numé­rique contem­po­rain — j’engendre des mondes ex nihi­lo, sans matière, sans contrainte, sans maître.

Le pro­blème n’est pas que cette figure soit immo­rale. Le pro­blème est qu’elle est fausse. Aucun être humain ne crée à par­tir de rien. Tout artiste reçoit avant d’agir : il reçoit une langue, un héri­tage, une for­ma­tion, une matière, un corps, un regard. Pré­tendre l’inverse n’est pas seule­ment orgueilleux — c’est inexact.

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Tolkien et la sub-création : « nous faisons parce que nous avons été faits »

Pour nom­mer la pos­ture juste, il faut aller cher­cher un terme inat­ten­du chez un Anglais catho­lique amou­reux des contes : J. R. R. Tol­kien. Dans son essai fon­da­teur On Fai­ry-Sto­ries, pro­non­cé en confé­rence à St Andrews en 1939 puis publié en 1947, Tol­kien forge le mot sub-crea­tor — qu’on a tra­duit en fran­çais par sous-créa­teur, ou plus joli­ment co-créa­teur.

Pour Tol­kien, qui était un fervent catho­lique en plus d’être phi­lo­logue, l’écrivain de contes ne crée pas un monde pri­maire — celui-ci existe déjà, fait par Dieu — mais des mondes secon­daires, cohé­rents, habi­tables, vrais à leur manière. Il dit cette phrase qu’il faut médi­ter dou­ce­ment :

« we make in our mea­sure and in our deri­va­tive mode, because we are made »

J. R. R. Tol­kien, On Fai­ry-Sto­ries, 1939

Que je tra­dui­rai libre­ment : nous fabri­quons à notre mesure et selon notre mode déri­vé, parce que nous-mêmes avons été fabri­qués. La phrase concentre, en quinze mots, toute une anthro­po­lo­gie. Nous créons. Mais nous créons selon une mesure qui n’est pas la nôtre, et selon un mode qui est déri­vé — c’est-à-dire qui dépend d’un ori­gi­nal. Et cela, parce que nous-mêmes ne sommes pas l’origine de nous-mêmes. Nous sommes faits avant d’avoir fait quoi que ce soit.

Cette idée n’est pas une inven­tion de Tol­kien. Elle est aus­si vieille que la doc­trine chré­tienne de l’ima­go Dei — l’homme créé à l’image de Dieu, selon la Genèse. Si je crée, c’est parce que je suis faite à l’image d’un Créa­teur, et donc capable d’une acti­vi­té créa­trice — mais à mon échelle, pas à la sienne. Le Créa­teur fait l’être à par­tir du néant. Moi, je fais des œuvres à par­tir de l’être qu’il m’a don­né. La dis­tinc­tion est fon­da­men­tale.

Tol­kien va plus loin. Pour lui, la sub-créa­tion est, pour le chré­tien, une forme de culte — une manière, par l’imagination ordon­née et le tra­vail du métier, de glo­ri­fier le Créa­teur. C’est très exac­te­ment ce que j’appelle ailleurs la louange visible. L’écrivain qui forge un monde secon­daire ne se sub­sti­tue pas à Dieu : il témoigne du fait qu’il a été créé à l’image du Créa­teur. C’est ce que ferait, selon lui, tout vrai artiste qui n’est pas tom­bé dans la pré­ten­tion démiur­gique.

Je crois que cette intui­tion s’applique mot pour mot à la pho­to­graphe que je suis, à l’écrivain que je suis deve­nue, à la for­ma­trice que je deviens. Je ne crée pas le monde. Je ne crée pas la lumière qui frappe la plaque, ni les visages qui s’y impriment, ni la chi­mie qui réagit. Je tra­vaille avec tout cela. J’en fais quelque chose. Mais je ne le fais pas adve­nir.

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L’étincelle de sagesse transmise à l’artiste

Jean-Paul II, qui avait une rela­tion d’artiste avec l’art parce qu’il avait été lui-même poète et homme de théâtre dans sa jeu­nesse, est reve­nu sur cette même intui­tion au para­graphe 1 de sa Lettre aux artistes (1999) — celui-là même qui ouvre tout son pro­pos. Il écrit que l’Artiste divin — Dieu — trans­met à l’artiste humain quelque chose comme « une étin­celle de sa sagesse trans­cen­dante », et qu’il l’appelle ain­si à par­ta­ger sa puis­sance créa­trice.

Le mot étin­celle (en ita­lien scin­tilla) est inté­res­sant. Une étin­celle, ce n’est pas un feu déjà allu­mé. Ce n’est pas non plus une simple allu­mette qu’on four­nit. C’est un trans­fert d’énergie qui exige, ensuite, qu’on souffle sur elle, qu’on la nour­risse, qu’on l’entretienne. La chose don­née demande à être tra­vaillée pour deve­nir flamme.

Voi­là l’image juste de ce que reçoit l’artiste chré­tien. Pas le pou­voir entier de créer ex nihi­lo, qui n’appartient qu’à Dieu. Pas non plus rien du tout, qui le rédui­rait à un simple copiste de la nature. Une étin­celle. Une par­ti­ci­pa­tion. Quelque chose comme une délé­ga­tion pro­vi­soire — qui demande l’obéissance des ser­vi­teurs de Cana, et qui pro­dui­ra, par­fois, à la sor­tie, quelque chose qui res­sem­ble­ra à du vin.

Et alors, com­ment savoir, dans le concret de ma pra­tique, si je suis en train de souf­fler sur l’étincelle ou si je me prends pour le feu ? La ques­tion est moins théo­rique qu’elle n’en a l’air. Voi­ci, à mon usage et au vôtre, le tableau que je m’impose.

Tableau comparatif en deux colonnes. À gauche, le démiurge, « je suis l'origine » : crée à partir de soi seul ; refuse la matière donnée ; l'œuvre est ma signature ; refuse la tradition, le maître ; veut l'épiphanie sans patience ; l'œuvre est mon prolongement ; tentation : se prendre pour Dieu. À droite, le co-créateur, « je suis serviteur » : travaille un don préalable ; reçoit la matière comme cadeau ; l'œuvre signe le Donateur ; reçoit d'un maître, transmet ; attend que le signe vienne ; l'œuvre dépasse mes intentions ; repère : à qui rend-elle gloire ? En bas, la ligne de crête : l'artiste chrétien marche entre les deux pentes, il glisse vite, il faut s'y reprendre tous les jours.
Fig. 2 — Démiurge ou co-créa­teur : deux pos­tures, trait pour trait.

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Co-créer ou démiurger : six questions à se poser dans l’atelier

La ligne entre les deux pos­tures est mince, et l’on glisse vite — moi la pre­mière. Voi­ci quelques ques­tions concrètes à se poser, dans l’atelier ou devant l’œuvre. À chaque fois, l’une des deux réponses signale une pos­ture saine ; l’autre, un déra­page.

LA QUESTION LE SIGNE QUI ALERTE
Quand l’œuvre n’est pas à la hau­teur de mon idée, je… …force la matière à dire ce que j’ai déci­dé. (Démiurge.) Plu­tôt que : j’écoute ce que la matière refuse, et je révise. (Ser­vi­teur.)
Quand on me demande qui m’a for­mée, je… …men­tionne mes maîtres avec gêne, comme un poids. (Démiurge.) Plu­tôt que : avec gra­ti­tude, comme une dette féconde. (Ser­vi­teur.)
Quand l’œuvre dépasse mes inten­tions, je… …me l’attribue mal­gré tout, comme du « génie incons­cient ». (Démiurge.) Plu­tôt que : je recon­nais que ça vient d’ailleurs et je rends grâce. (Ser­vi­teur.)
Quand l’œuvre rate, je… …en veux à la matière, à la lumière, au modèle. (Démiurge.) Plu­tôt que : je m’examine, je reprends mon métier, j’attends. (Ser­vi­teur.)
Quand quelqu’un loue mon tra­vail, je… …inté­rio­rise la louange comme due. (Démiurge.) Plu­tôt que : je la reçois comme on reçoit un com­pli­ment fait à quelqu’un d’autre par mon entre­mise. (Ser­vi­teur.)
Quand je signe une œuvre, je… …veux que ma signa­ture en occupe l’espace. (Démiurge.) Plu­tôt que : je signe parce qu’il faut qu’on sache à qui s’adresser, sans plus. (Ser­vi­teur.)

La sixième ques­tion rejoint, sous un autre angle, celle que je pose au col­lec­tion­neur dans « Le beau qui séduit, le beau qui révèle » : à qui l’œuvre rend-elle gloire ? C’est le même exa­men, mené d’un côté par celui qui fait, de l’autre par celui qui regarde.

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Au studio : le collodion humide, maître de co-création

Je ter­mine par une remarque qui vient direc­te­ment de mon métier, et qui rejoint le cha­pitre 7 de mon livre Créés pour créer — le cha­pitre que j’intitule « le témoin fidèle ».

Le col­lo­dion humide, comme la plu­part des pro­cé­dés alter­na­tifs que j’enseigne au Stu­dio Ambro­type, est un maître de co-créa­tion. Il faut tout faire : pré­pa­rer la chi­mie, cou­ler la plaque, sen­si­bi­li­ser, expo­ser, déve­lop­per, fixer. Mais à cha­cune de ces étapes, le pro­cé­dé a aus­si son mot à dire. La tem­pé­ra­ture change la sen­si­bi­li­té. La pure­té de l’eau modi­fie le contraste. L’humidité de la pièce ralen­tit ou accé­lère les bains. Une plaque qui sort superbe le lun­di sor­ti­ra déce­vante le mer­cre­di, dans des condi­tions presque iden­tiques mais pas tout à fait.

Et donc, semaine après semaine, je suis rame­née à cette pos­ture qui, long­temps, m’a paru frus­trante, et qui me paraît aujourd’hui infi­ni­ment féconde : je ne fais pas la pho­to. Je co-fais la pho­to, avec une réa­li­té qui me pré­cède, qui me dépasse, et qui — si je l’écoute — me donne quelque chose de plus juste que ce que j’avais ima­gi­né.

Cette pos­ture est exac­te­ment ce que j’ai vou­lu mettre au cœur du cha­pitre 7 de Créés pour créer : l’artiste chré­tien comme témoin fidèle. Témoin fidèle, c’est-à-dire celui qui ne se met pas à la place du Témoin — le Christ, qui est le seul vrai Témoin de Dieu — mais qui trans­met ce qu’il a reçu, avec son geste propre, sans le défor­mer. Le témoin fidèle n’est pas un démiurge qui invente le mes­sage. Il n’est pas non plus un auto­mate qui répète sans com­prendre. Il est un média­teur humble et exact.

Cette pos­ture, en pho­to­gra­phie alter­na­tive, donne ceci : la série Anas­ta­sis, que j’ai expo­sée à la Gale­rie UPP en 2025, n’est pas mon œuvre au sens démiur­gique du terme. C’est ce qui est appa­ru quand j’ai obéi à un pro­cé­dé du XIXe siècle, à des sujets que je n’ai pas choi­sis seule, à des lumières que je n’ai pas com­man­dées. J’y suis pré­sente, oui — comme les ser­vi­teurs de Cana étaient pré­sents, en ver­sant l’eau. Mais l’image qui sort du fixa­teur, ce moment qu’on appelle joli­ment l’apparition, n’est pas mon fait. Et c’est pré­ci­sé­ment cela qui la rend utile. C’est pré­ci­sé­ment cela qui en fait une œuvre dont je peux espé­rer qu’elle parle d’un Autre, et non de moi.

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Trois aides pour tenir la ligne de crête

Ce site, art-et-foi.com, vou­drait offrir aux artistes chré­tiens en for­ma­tion — ceux qui se cherchent, ceux qui hésitent, ceux qui sont déjà enga­gés mais doutent du sens de leur démarche — un peu de la matière théo­lo­gique qui leur manque sou­vent. Cet article, plus que les pré­cé­dents, est des­ti­né à ce public-là, c’est-à-dire à toi, sans doute, qui me lis.

Si je devais résu­mer en une phrase ce qu’il faut tenir pour ne pas glis­ser, ce serait celle-ci : marche sur la ligne de crête, mais ne crois pas que tu peux la mar­cher seul. La pos­ture de co-créa­teur n’est pas spon­ta­née. Elle s’apprend. Elle s’entretient. Elle se reprend chaque jour, parce que la pente du démiurge est plus facile, plus flat­teuse, plus immé­diate.

Pour ne pas glis­ser, trois aides concrètes me semblent déci­sives. D’abord, un maître. Per­sonne n’apprend tout seul à pui­ser l’eau et à por­ter au maître du repas — il faut quelqu’un qui te montre, qui cor­rige ton geste, qui te dise quand tu com­mences à for­cer. Ensuite, un métier exi­geant. Le démiurge ne sup­porte pas les contraintes ; le co-créa­teur les aime, parce qu’elles sont ce qui le sauve de lui-même. Enfin, une vie de prière. Sans elle, tout cela reste une pos­ture esthé­tique. Avec elle, cela devient ce que c’est vrai­ment : une forme par­ti­cu­lière de sain­te­té offerte aux artistes.

Tu n’es pas l’origine de l’œuvre.

Tu es le ser­vi­teur qui a pui­sé l’eau.

Mais tu sais d’où vient le vin.

— Méla­nie-Jane Frey

Stu­dio Ambro­type, Bel­le­ville · art-et-foi.com

Sources et références

• Évan­gile selon saint Jean, cha­pitre 2, ver­sets 1 à 11 — récit des noces de Cana, pre­mier signe de Jésus.

• J. R. R. Tol­kien, « On Fai­ry-Sto­ries », confé­rence Andrew Lang pro­non­cée à St Andrews le 8 mars 1939, publiée pour la pre­mière fois dans Essays Pre­sen­ted to Charles Williams (1947), reprise dans Tree and Leaf (1964). Tra­duc­tion fran­çaise : « Du conte de fées », dans Faë­rie et autres textes, Pocket, 2003.

• J. R. R. Tol­kien, lettre à Mil­ton Wald­man (1951), où il déve­loppe la théo­rie de la sub-créa­tion (lettre 131 dans The Let­ters of J. R. R. Tol­kien, éd. Hum­phrey Car­pen­ter).

• Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 4 avril 1999, para­graphe 1 — sur l’étincelle de sagesse trans­cen­dante trans­mise à l’artiste humain.

• Sur la doc­trine de la créa­tion ex nihi­lo et la réfu­ta­tion patris­tique du démiurge gnos­tique : saint Jus­tin de Naplouse (IIe siècle) ; saint Iré­née de Lyon, Adver­sus Hae­reses (vers 180) ; concile de Latran IV (1215, pro­fes­sion de foi sur la créa­tion unique).

• Pla­ton, Timée — sur le démiurge orga­ni­sa­teur (sens clas­sique grec, dis­tinct du sens gnos­tique).

• Méla­nie-Jane Frey, série Anas­ta­sis, expo­si­tion solo Gale­rie UPP, Paris, 2025. melaniejanefrey.com.

• Méla­nie-Jane Frey, Créés pour créer (Édi­tions Matière & Lumière, 2026), notam­ment cha­pitre 7 : « Le témoin fidèle ».

• Voir aus­si sur ce site : « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion » — l’article fon­da­teur sur le beau comme trans­cen­dan­tal ; « Enfouir son talent » ; « Le beau n’est pas un maquillage » ; « Le beau qui séduit, le beau qui révèle » ; « La vio­lo­niste qui vou­lait arrê­ter ».

Cet article pro­longe une idée déve­lop­pée dans Créés pour créer.

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