La violoniste qui voulait arrêter

Vocation

Faut-il être utile pour glorifier Dieu ?


Une rencontre, un soir d’octobre

Elle est venue me voir au studio sans rendez-vous. Je l’appellerai Sophie — ce n’est pas son vrai nom. Elle joue du violon depuis ses huit ans, et fort bien : elle est entrée au Conservatoire à seize, elle a passé son DEM, elle joue dans des ensembles de musique de chambre. Elle est aussi catholique pratiquante, engagée dans sa paroisse, mariée, deux enfants. Une femme accomplie, par tous les indicateurs raisonnables.

Et pourtant, ce soir-là, elle s’est assise sur le canapé du fond et elle m’a dit qu’elle pensait arrêter le violon. Pas parce qu’elle n’aimait plus la musique. Pas parce qu’elle manquait de temps. Pour une raison plus grave et plus diffuse, qu’elle a mis dix bonnes minutes à formuler. Voici, à peu près, ce qu’elle m’a dit.

« Je joue. Je travaille mon instrument trois heures par jour. Je donne des concerts. Et puis je rentre chez moi, j’ouvre les nouvelles, je vois la guerre, la pauvreté, l’effondrement écologique. Et je me dis : à quoi je sers ? Si j’étais médecin, je soignerais. Si j’étais professeure, j’enseignerais. Si j’étais missionnaire, j’évangéliserais. Mais moi, je joue du Brahms. Je dépense des heures à perfectionner un coup d’archet. Pour quoi ? Pour qui ? Comment cela peut-il glorifier Dieu alors que tant de choses urgentes attendent ? »

Elle m’a regardée comme si j’allais la rassurer en deux phrases. Je ne l’ai pas fait. Je l’ai laissée parler encore. Et puis je lui ai répondu — mal, sans doute, parce qu’on répond toujours mal quand on improvise. C’est en rentrant le soir que j’ai voulu mettre par écrit ce qu’il aurait fallu lui dire. Cet article, c’est cette réponse.

Si tu lis ces lignes, c’est probablement que tu te poses, toi aussi, cette question. Que tu sois violoniste, peintre, photographe, écrivaine, danseuse — l’objet importe peu. La question est la même : faut-il être utile pour glorifier Dieu ? Le travail artistique, qui n’est ni soin, ni enseignement, ni mission au sens étroit du terme, a-t-il un prix devant Dieu ?

Voici ma conviction, formulée nette : non seulement la réponse est oui, mais l’Évangile lui-même a déjà répondu à cette question, dans une scène extraordinairement précise — et c’est probablement la scène la plus importante du Nouveau Testament pour qui veut comprendre la place de l’art dans une vie chrétienne.

L’évangile a déjà répondu

Il faut relire un texte court. Sept versets dans Matthieu, chapitre 26, versets 6 à 13. La scène est connue, mais pas toujours méditée pour ce qu’elle dit vraiment.

Nous sommes deux jours avant la Pâque. Jésus est à Béthanie, dans la maison d’un certain Simon, autrefois lépreux, maintenant guéri. Pendant le repas, une femme s’approche. L’évangéliste ne donne pas son nom. Elle porte un flacon d’albâtre rempli d’un parfum extrêmement coûteux — Marc précise dans son récit parallèle qu’il vaut trois cents deniers, soit environ une année de salaire pour un ouvrier de l’époque. Une fortune. Elle s’approche. Elle ne dit pas un mot. Et elle verse le contenu du flacon sur la tête de Jésus.

Réaction immédiate des disciples. Ils s’indignent. Le mot grec utilisé est fort : ils sont scandalisés. Et leur objection est précise, et elle est, à première lecture, parfaitement noble : à quoi bon ce gaspillage ? Cet argent aurait pu être donné aux pauvres. Cet argent aurait pu nourrir des familles entières pendant des semaines. Cette femme vient de réduire en fumée un capital qui aurait fait du bien.

Notez l’argument. Ce n’est pas un argument de cupidité. C’est l’objection charitable par excellence : la beauté gratuite, dans un monde où il y a des pauvres, est-elle moralement défendable ? On peut presque entendre, derrière ces voix, deux mille ans de discussions catholiques sur l’opportunité de bâtir des cathédrales, de commander des œuvres d’art religieuses, d’entretenir des chœurs sacrés, alors que tant de gens ont faim. À quoi bon ce gaspillage ?

Et puis vient la réponse de Jésus. Elle ne dure qu’une phrase. Mais elle est, à mon sens, l’une des phrases les plus importantes de tout l’Évangile pour la question qui nous occupe aujourd’hui :

« Il est beau, le geste qu’elle a fait à mon égard »

Évangile selon saint Matthieu, ch. 26, v. 10

Le mot grec employé ici est kalon (καλόν), un mot extraordinaire qui signifie à la fois beau et bon. Pour le Christ — et avant lui pour toute la pensée grecque qui forme le contexte du Nouveau Testament — la beauté et la bonté ne sont pas des catégories séparées. Le beau est bon. Le bon est beau. Le geste de la femme est défendu non comme utile, non comme efficace, non comme rentable. Il est défendu comme kalon — beau-bon, gratuit, juste.

Jésus continue. Il ajoute une phrase qui devrait nous interroger durablement, à nous chrétiens du XXIe siècle. Il dit, en substance : les pauvres, vous les aurez toujours avec vous. Moi, vous ne m’aurez pas toujours. Cette femme a pris la juste mesure du moment présent, et elle a fait ce qui était bon de faire — pour moi, pour Dieu, pour mémoire. Et il ajoute, pour clore : partout où l’Évangile sera proclamé, dans le monde entier, on racontera ce qu’elle a fait, en mémoire d’elle.

Lisez bien. Le Christ ne minimise pas le souci des pauvres. Il dit qu’on aura toujours les occasions concrètes de servir les pauvres, et qu’il faut le faire. Mais il dit aussi que tout ne se réduit pas à l’utile, et que dans certaines circonstances, c’est précisément le geste gratuit, le geste « inutile », le geste de pure beauté offerte, qui est juste. Plus encore : que ce geste-là méritera d’être raconté pour toujours, partout dans le monde, à côté de la Croix elle-même.

Le piège silencieux de l’utile

Ce que la scène de Béthanie nous fait voir, c’est un piège mental dans lequel notre époque est entièrement tombée — et dans lequel les chrétiens, comme les autres, tombent souvent encore plus durement, parce qu’ils ont en plus de bonnes raisons morales d’y tomber.

Le piège, c’est l’idée selon laquelle toute activité humaine doit se justifier par son utilité mesurable. Si je ne soigne pas, n’enseigne pas, ne nourris pas, ne construis pas, ne produis pas, ne distribue pas — alors mon activité est suspecte. Soit je dois la convertir en activité utile (la musique pour soigner la dépression, la peinture pour décorer un hôpital, la danse pour rééduquer), soit je dois l’arrêter.

Ce piège a une généalogie précise. Il vient pour partie du puritanisme, qui se méfiait de tout plaisir gratuit. Pour partie de l’industrialisme, qui n’a jamais su mesurer que ce qui se compte. Pour partie du capitalisme, qui transforme chaque activité humaine en valeur d’usage ou en valeur d’échange. Et pour partie, depuis quelques décennies, d’une certaine moralisation politique de gauche qui a hérité de la critique marxiste l’idée que tout art bourgeois est, par construction, complice.

Tout cela mis ensemble forme une atmosphère mentale très dense. Si tu es chrétienne en 2026 et que tu es violoniste, tu respires cette atmosphère depuis ta naissance. Tu as appris à juger ton activité à l’aune de son utilité visible. Tu as intériorisé l’idée que jouer du Brahms pendant que des enfants meurent quelque part est, sinon coupable, au moins suspect. Et personne ne vient corriger cette intuition, parce que personne, dans la culture moderne, n’a vraiment les outils pour le faire.

Sauf l’Évangile. Sauf cette scène de Béthanie. Sauf ce mot grec, kalon, qui a dormi pendant deux mille ans dans un coin du Nouveau Testament et qui attend qu’on vienne le redécouvrir.

Trente années de silence, trois lettres au coin d’une page

Si l’Évangile défend le geste gratuit de la femme de Béthanie, c’est aussi parce que tout l’Évangile, en réalité, en est imprégné. Je donne deux exemples — l’un biblique, l’autre historique.

Premier exemple : la vie cachée de Nazareth. Sur les trente-trois années de la vie terrestre du Christ, l’Évangile en raconte trois — et encore, principalement les sept derniers jours. Soit trente années sur trente-trois pendant lesquelles il ne fait, apparemment, rien d’utile au sens où nous l’entendons. Il vit. Il aide son père au travail du bois. Il prie. Il marche. Il se prépare. Trente ans pendant lesquels Dieu lui-même, fait homme, choisit la vie ordinaire et silencieuse plutôt que l’efficacité publique. Si l’utilité immédiate avait été le critère ultime de la vie chrétienne, le Christ aurait commencé à prêcher à dix ans. Il a attendu trente.

Deuxième exemple, plus proche de nous. Le compositeur Jean-Sébastien Bach (1685-1750), luthérien fervent, signait toutes ses cantates — il en a composé plus de deux cents — d’une formule en trois lettres, en bas à droite de la dernière page : S.D.G., pour Soli Deo Gloria — à Dieu seul la gloire. Bach n’écrivait pas de la musique pour soigner. Il n’écrivait pas pour évangéliser au sens propre du terme. Il n’écrivait pas pour nourrir les pauvres. Il écrivait, et il signait : à Dieu seul la gloire. Sa musique a effectivement glorifié Dieu — non parce qu’elle était utile, mais parce qu’elle était belle, juste, travaillée, offerte.

Voilà la voie que la tradition chrétienne propose à l’artiste : non pas se justifier par l’utilité, mais offrir ce qu’on fait à Dieu. Le glorifier en faisant bien ce qu’on fait. Signer, intérieurement, soli Deo gloria — au-dessus de chaque page, de chaque tableau, de chaque concert. Et laisser à Dieu le soin d’apprécier.

Quatre objections, quatre réponses

Bien. Tout cela en théorie, c’est éclairant. Mais Sophie, ce soir-là, n’avait pas besoin d’une théorie — elle avait besoin de réponses concrètes aux objections qui tournaient dans sa tête. Voici, à mon usage et au sien, le petit tableau pastoral que j’ai mis au point depuis.

L’OBJECTION INTÉRIEURE CE QUE L’ÉVANGILE RÉPOND
« Je ne soigne pas. Je ne nourris pas. Je joue du Brahms. » Le Christ a passé 30 ans sur 33 à faire le travail du bois et à prier. La vie cachée vaut, devant Dieu, autant que la vie publique.
« Cet argent (mon temps, mon talent) serait mieux employé ailleurs. » C’est exactement l’objection des disciples à Béthanie. Le Christ leur répond : il est beau, ce geste — et donc il est juste.
« Si tout le monde faisait comme moi, le monde s’effondrerait. » Personne ne demande que tout le monde fasse comme toi. On te demande de faire ta part — qui est, peut-être, la beauté gratuite. Le corps a beaucoup de membres (1 Co 12).
« Je n’ai pas le droit de vivre de la beauté pendant que d’autres souffrent. » Tu n’as pas non plus le devoir de te punir d’avoir reçu un don. Reçois-le, travaille-le, offre-le — soli Deo gloria.

Ce que j’ai fini par dire à Sophie

Quelques semaines après notre conversation au studio, j’ai croisé Sophie à un concert. Elle jouait — un quintette de Brahms, justement. À la fin, elle est venue me voir. Elle m’a dit qu’elle continuerait. Qu’elle avait compris quelque chose. Que, au fond, ce n’était pas la question de l’utilité qu’elle se posait vraiment — c’était une question de permission. Avait-elle le droit, devant Dieu, de faire de la musique avec sa vie ? La permission, l’Évangile la lui avait donnée. Elle ne l’avait pas vue.

Pour finir, je voudrais dire à toi, qui me lis et qui te poses peut-être la même question, trois choses simples.

D’abord, tu n’es pas obligé d’être utile au sens où le monde l’entend. Si Dieu t’a donné un don artistique, c’est un don. Pas une dette à rembourser auprès des urgences sociales. Un don à recevoir, à travailler avec sérieux, à offrir.

Ensuite, la beauté gratuite est elle-même un service rendu au monde. Pas le service de soigner, ni d’enseigner — un autre service. Celui de rappeler, par la pure existence d’une œuvre belle, qu’il existe autre chose que l’utile et l’efficace. Que la vie humaine n’est pas réductible à sa valeur d’usage. Que Dieu existe — non parce que tu le démontres, mais parce que tu en témoignes par la beauté de ton geste.

Enfin, tu peux signer ton travail, intérieurement, soli Deo gloria — comme Bach. Pas en bas à droite de la partition. Dans ton cœur, avant de commencer, à chaque répétition, à chaque concert, à chaque tableau, à chaque plaque de collodion. C’est cette signature intérieure qui transforme l’activité « inutile » en service rendu à Dieu. Et ce service-là est aussi nécessaire au monde que le pain qu’on partage avec les pauvres.

Cette conviction, je l’ai développée plus largement dans le chapitre 2 de mon livre Créés pour Créer, à paraître en juin 2026, sur la gratuité comme fondement de la vocation artistique chrétienne. Et c’est cette conviction, aussi, qui m’a fait choisir le procédé du collodion humide — un procédé inutile au sens utilitaire, lent au sens productif, coûteux au sens économique — pour témoigner, à mon échelle modeste, qu’il est encore possible et nécessaire de faire des gestes beaux pour Dieu seul.

Tu n’as pas à être utile

pour glorifier Dieu.

Tu as à être beau pour Lui.

— Mélanie-Jane Frey

Studio Ambrotype, Belleville · art-et-foi.fr

Sources et références

• Évangile selon saint Matthieu, chapitre 26, versets 6-13 — l’onction de Béthanie. Récits parallèles : Marc 14, 3-9 ; Jean 12, 1-8 ; et un récit similaire mais distinct chez Luc 7, 36-50.

• Sur le mot grec kalon (καλόν) : entrée « kalos » dans le Theological Dictionary of the New Testament (Kittel, 10 vol.) — l’unité du beau et du bon dans la pensée grecque biblique.

• Sur la vie cachée de Nazareth : Catéchisme de l’Église catholique, §§ 531-534. Charles de Foucauld, Méditations sur la vie cachée de Notre-Seigneur (1898).

• Sur Jean-Sébastien Bach et la signature S.D.G. : Christoph Wolff, Jean-Sébastien Bach. Le musicien savant, Fayard, 2003. Bach signait également SDG en bas de chacune de ses cantates et œuvres profanes parfois.

• Sur la gratuité comme catégorie théologique : Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix, Aubier (7 tomes, 1961-1969). Joseph Pieper, Le Loisir, fondement de la culture (1948), Ad Solem.

• Mélanie-Jane Frey, Créés pour Créer (à paraître, juin 2026), notamment chapitre 2 sur la gratuité comme fondement de la vocation artistique chrétienne.

• Mélanie-Jane Frey, série Anastasis, exposition solo Galerie UPP, Paris, 2025. melaniejanefrey.com.

• Voir aussi sur ce site : « Enfouir son talent : la grande tentation contemporaine » (article 2) ; « Co-créer ou se prendre pour démiurge » (article 4) ; « L’esthétisme, ou la forme sans prise au réel » (article 6).

Cet article prolonge une idée développée dans Créés pour créer.

Découvrir le livre ✳


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