Mur composé de panneaux de béton et de pierre superposés, gris clairs et gris sombres, de formats rectangulaires variés, pris dans une lumière rasante qui porte des ombres nettes. En trois endroits, le mur s'ouvre sur des retraits enduits d'un rosé terre cuite d'où sort de la végétation : une branche fine à gauche, un feuillage dans une niche au centre, et en bas à droite une ouverture plus large sur un espace clair et planté.

Pourquoi le monde est-il devenu si moche ?

Mani­feste

Une lec­ture chré­tienne de la lai­deur urbaine


Trente minutes de RER : une laideur à laquelle on s’habitue

L’autre jour, je ren­trais en RER d’un repé­rage pho­to­gra­phique vers une ban­lieue nord. Train de fin d’après-midi, le wagon était calme. Je regar­dais machi­na­le­ment par la fenêtre. Puis j’ai été frap­pée — non pas par un détail, mais par la durée. Pen­dant trente minutes, depuis le moment où on a quit­té la zone des immeubles hauss­man­niens jusqu’à l’arrivée, je n’ai vu, en bor­dure de rails, presque rien d’autre que des barres de loge­ments, des han­gars logis­tiques aveugles, des murs anti-bruit, des voies rapides en sur­plomb, des friches en attente, et de loin en loin, un centre com­mer­cial. Trente minutes.

Ce qui m’a frap­pée, ce n’est pas que c’était laid — j’ai gran­di en région pari­sienne, je connais. C’est que ça ne s’arrêtait jamais. Que ce soit le pay­sage par défaut de mil­lions d’enfants, de mil­lions de retrai­tés, de mil­lions de mères qui poussent leur pous­sette, et que per­sonne, dans le wagon, ne le com­mente. Comme si on avait col­lec­ti­ve­ment accep­té que c’était le décor de la vie ordi­naire en France au XXIe siècle.

Je suis des­cen­due, j’ai fait mon repé­rage, je suis ren­trée. Et le soir, j’ai vou­lu écrire ce qu’il fal­lait écrire : ce que per­sonne ne dit clai­re­ment, parce que c’est gênant, parce que ça paraît esthète, parce que ça res­semble à du mépris social. Mais qui doit être dit, et qui peut l’être autre­ment — avec sérieux, avec com­pas­sion, et avec les mots du chris­tia­nisme.

Voi­ci ma thèse, for­mu­lée nette d’entrée. La lai­deur de notre envi­ron­ne­ment bâti — cet envi­ron­ne­ment que nous avons construit mas­si­ve­ment depuis 1955 et que nous conti­nuons de subir — n’est ni neutre, ni acci­den­telle, ni de second ordre. Elle est une vio­lence faite à la digni­té humaine. Et cette vio­lence frappe, par construc­tion, ceux qui ont déjà le moins. Le pauvre paie deux fois : il est pauvre, et il habite la lai­deur.

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Pourquoi on n’ose plus critiquer la laideur des banlieues

Pour­quoi est-ce dif­fi­cile à dire ? Parce que toute cri­tique de la lai­deur des ban­lieues fran­çaises est immé­dia­te­ment soup­çon­née d’être une cri­tique des habi­tants des ban­lieues fran­çaises. Ou de venir d’un esthète pari­sien qui n’y a jamais mis les pieds. Ou de relayer un dis­cours réac­tion­naire « c’était mieux avant ». Trois soup­çons qui ferment la conver­sa­tion avant qu’elle ne com­mence.

Il faut donc poser quelques dis­tinc­tions claires. La lai­deur des grands ensembles n’est pas la res­pon­sa­bi­li­té de leurs habi­tants — qui n’ont rien choi­si de cette archi­tec­ture, et qui sou­vent l’aménagent avec une digni­té tou­chante. Cette lai­deur n’est pas non plus une ques­tion de goût per­son­nel : c’est tout l’enjeu de savoir que la beau­té n’est pas une opi­nion. Et elle ne dit pas « c’était mieux avant » — elle dit que pen­dant trois décen­nies, entre 1955 et 1985, la France a fait un choix archi­tec­tu­ral et urba­nis­tique mas­sif, sans pré­cé­dent dans l’histoire de l’habitat occi­den­tal, qui consis­tait à relo­ger ses pauvres dans des condi­tions maté­rielles décentes mais dans des formes urbaines inédites et — il faut le recon­naître — dura­ble­ment insou­te­nables pour la digni­té de qui les habite.

Cette cri­tique n’est pas neuve. Elle a été for­mu­lée dès les pre­mières livrai­sons. Et c’est ici que l’histoire devient utile.

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Des « cages à lapins » aux grands ensembles : généalogie d’une laideur d’État

L’expression « cages à lapins » a une date de nais­sance pré­cise. Elle appa­raît dans la presse fran­çaise le 4 juin 1959, dans un article de l’hebdomadaire France-Obser­va­teur inti­tu­lé « Cités-jar­dins ou cages à lapins ». Quatre ans après le démar­rage du chan­tier de Sar­celles. Avant même que les pre­mières barres soient livrées par­tout. Le diag­nos­tic est immé­diat, et il est public.

Quelques années plus tard, un habi­tant de Sar­celles forge à la radio (Europe 1, vers 1963) le mot « sar­cel­lite » — la mala­die des grands ensembles, ce mal-être indé­fi­nis­sable qui frappe ceux qui y vivent et qui ne tient ni à la pré­ca­ri­té maté­rielle ni à la pau­vre­té, puisque les loge­ments eux-mêmes sont neufs, enso­leillés, équi­pés de salles de bains modernes. France-Soir, en 1963 puis 1964, fait des séries d’articles sur cette « sar­cel­lite ». Le sujet est dans les conver­sa­tions fran­çaises depuis le début. On savait.

Com­ment en est-on arri­vé là ? L’origine intel­lec­tuelle est plus ancienne encore. En 1923, l’architecte suisse Charles-Édouard Jean­ne­ret, qui se fait appe­ler Le Cor­bu­sier, publie Vers une archi­tec­ture, où il forge la for­mule la plus dévas­ta­trice du XXe siècle pour pen­ser l’habitat humain : la mai­son est, écrit-il, « une machine à habi­ter ». Quatre mots qui résument toute une phi­lo­so­phie. Le loge­ment n’est plus un foyer, un lieu d’accueil, un seuil entre l’intime et le com­mun ; c’est un dis­po­si­tif fonc­tion­nel, opti­mi­sable, cal­cu­lable, repro­duc­tible à l’infini. C’est, appli­quée à la ville, la pos­ture exacte de celui qui se prend pour démiurge : un homme qui refuse la matière don­née, l’héritage et la mesure reçue, et repart d’un plan pur.

Cette intui­tion moder­niste va se cris­tal­li­ser dans la France d’après-guerre. En 1945, le pays a per­du 400 000 loge­ments détruits par les bom­bar­de­ments et 1 500 000 endom­ma­gés. Il faut relo­ger les Fran­çais vite, et beau­coup. Le plan d’urgence et la Socié­té cen­trale immo­bi­lière de la Caisse des Dépôts (SCIC), créée en 1954, choi­sissent une voie radi­cale : on va construire en série, à la chaîne, sur des ter­rains agri­coles bon mar­ché à la péri­phé­rie des grandes villes, des ensembles de plu­sieurs mil­liers de loge­ments iden­tiques. Sar­celles, le plus emblé­ma­tique, démarre en 1955 ; il attein­dra à terme 12 368 loge­ments pour 38 000 habi­tants. La cité de la Muette à Dran­cy, construite dans les années 1930, avait ser­vi de pro­to­type.

Le jour­na­liste Xavier de Jar­cy, dans son livre Les Aban­don­nés (Albin Michel, 2019), a pas­sé trois ans à éplu­cher 17 000 pages d’archives. Sa conclu­sion est sans appel : la France est, par­mi les pays capi­ta­listes occi­den­taux, le seul à avoir choi­si mas­si­ve­ment les barres et les tours pour résoudre la crise du loge­ment. Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, les pays scan­di­naves ont fait, à côté de quelques rares grands ensembles, des cités-jar­dins, des immeubles bas, des mai­sons indi­vi­duelles iso­lées ou en bandes. C’est un fait. La lai­deur fran­çaise des ban­lieues n’est pas une fata­li­té euro­péenne. C’est un choix poli­tique fran­çais, fait dans les années 1950–1960, dont nous payons encore le prix.

Le pire est que, dès la pre­mière décen­nie, ce choix a mon­tré ses effets — triple ségré­ga­tion diag­nos­ti­quée par Jar­cy : géo­gra­phique (ter­rains éloi­gnés des centres), sociale (réser­vés aux plus pauvres pen­dant que la classe moyenne accé­dait au pavillon), et démo­gra­phique (attri­bués aux familles avec enfants, dont la moi­tié des habi­tants seront des mineurs sans école — la ville de Paris ayant par exemple refu­sé de finan­cer les écoles de la cité des 4 000 à La Cour­neuve, alors qu’elle en était maî­tresse d’ouvrage).

Trois silhouettes urbaines comparées à la même échelle, avec un petit personnage au pied de chacune. Le bourg, de l'Antiquité au XIXe siècle : toits bas et irréguliers dominés par un clocher — échelle humaine de trois à quatre niveaux, l'église au centre comme repère, mixité de l'habitat, des métiers et du marché, façades variées, une place qui rassemble, le ciel et le sol présents. La ville classique, du XVIIe au début du XXe siècle : un front bâti continu — six niveaux ordonnés, façade soignée et balcons, boutiques au rez-de-chaussée, cour intérieure, rue à hauteur humaine, ornementation visible. Le grand ensemble, de 1955 à 1975 : trois barres identiques deux fois plus hautes, séparées par du vide — dix à vingt niveaux identiques, aucun repère symbolique, habitat seul, façades nues en série, espaces vides et anonymes, le ciel coupé par les barres.
Fig. 1 — Trois formes, trois concep­tions de la digni­té.

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Laudato Si’ §§ 44–45 : le passage oublié sur la ville

Tout cela serait sim­ple­ment triste si la pen­sée chré­tienne n’avait pas, ces der­nières décen­nies, posé les outils théo­lo­giques exacts pour com­prendre ce qui se joue. C’est l’apport déci­sif du pape Fran­çois dans son ency­clique Lau­da­to Si’ (2015), un texte que tout le monde a rete­nu pour son éco­lo­gie natu­relle et que per­sonne ou presque n’a relu pour ses para­graphes 44 et 45 — qui sont, à mon sens, par­mi les plus impor­tants jamais écrits par un pape sur la ville moderne.

Au para­graphe 44, le pape avance une thèse anthro­po­lo­gique pré­cise. L’être humain, dit-il en sub­stance, n’est pas confi­gu­ré pour habi­ter une pure sur­face miné­rale et indus­trielle. Quand on lui impose un envi­ron­ne­ment où le ciment, l’asphalte, le verre et les métaux ont rem­pla­cé tout contact avec le vivant, on attaque non seule­ment son confort, mais ce qu’il est comme créa­ture cor­po­relle. Il a besoin du sol, du ciel, du végé­tal, du temps qui passe — comme il a besoin d’air pour res­pi­rer. Cette intui­tion n’est pas une plainte éco­lo­gique au sens vague. C’est une thèse sur la struc­ture de l’homme. Lui impo­ser une habi­ta­tion qui sup­prime ces contacts élé­men­taires, c’est lui faire vio­lence phy­si­que­ment, et pro­ba­ble­ment spi­ri­tuel­le­ment.

Et puis vient le para­graphe 45 — qui pour moi est le cœur de l’encyclique sur ce sujet. Fran­çois y constate, sans agres­si­vi­té mais sans com­plai­sance, ce que tout le monde voit et que per­sonne n’ose dire dans ces termes : la ville belle, les espaces verts, les parcs, les façades soi­gnées se concentrent dans cer­taines zones, et beau­coup moins, écrit-il en propres termes, « où vivent les mar­gi­na­li­sés de la socié­té ».

Lisez bien. Le pape n’écrit pas que les pauvres ont moins d’argent — c’est connu. Il écrit que la beau­té de la ville leur est, comme sys­tème, refu­sée. Les espaces verts, les rues larges, les façades soi­gnées sont concen­trés là où vivent ceux qui ont les moyens d’y habi­ter, et les zones où l’on a par­qué les autres sont, par construc­tion, pri­vées de cette beau­té. C’est un scan­dale en soi, pas seule­ment un effet col­la­té­ral. C’est un par­tage inéga­li­taire de ce que l’Église consi­dère comme un bien com­mun de l’humanité : la beau­té du lieu où l’on vit.

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Imago Dei et écologie humaine : pourquoi c’est plus grave qu’on ne croit

Ici il faut faire un pas théo­lo­gique, parce que sinon tout cela reste de la socio­lo­gie ou de l’esthétique de goût. La doc­trine chré­tienne enseigne quelque chose de pré­cis sur la digni­té humaine : tout être humain, sans excep­tion, est créé à l’image de Dieu — ima­go Dei (Genèse 1, 26–27). Cela ne dépend pas de son reve­nu, de son édu­ca­tion, de sa natio­na­li­té, ni de son code pos­tal. Le pauvre du quar­tier nord de Mar­seille porte exac­te­ment la même image divine que le bour­geois du sep­tième arron­dis­se­ment pari­sien.

Or si je crois cela vrai­ment — et c’est, pour un chré­tien, non négo­ciable —, alors la conclu­sion est immé­diate : l’environnement maté­riel dans lequel vit cette image de Dieu doit, à sa modeste mesure, en por­ter le reflet. Quand on construit pour des hommes, on construit pour des images de Dieu. Quand on construit lai­de­ment pour les uns et beau pour les autres, on dit, en pierre et en béton, que les uns valent moins que les autres. La hié­rar­chie sociale s’inscrit dans l’urbanisme, et l’urbanisme à son tour confirme et per­pé­tue la hié­rar­chie sociale.

C’est exac­te­ment ce que Jean-Paul II avait com­men­cé à for­mu­ler au para­graphe 38 de Cen­te­si­mus Annus (1991), en intro­dui­sant la notion d’éco­lo­gie humaine — appe­lée à deve­nir l’une des intui­tions matrices de la doc­trine sociale catho­lique contem­po­raine. L’écologie humaine, c’est l’idée que l’être humain doit être étu­dié dans son rap­port à son milieu — non seule­ment le milieu natu­rel, mais aus­si le milieu construit, l’environnement bâti, l’habitat. Et que ce milieu doit res­pec­ter la « struc­ture natu­relle et morale » de l’homme. Quand ce qu’on construit ne res­pecte pas cette struc­ture, on dégrade non seule­ment l’environnement, mais aus­si l’homme qui l’habite.

Cette intui­tion de Jean-Paul II, reprise par Benoît XVI puis ampli­fiée par Fran­çois dans Lau­da­to Si’, a une consé­quence pra­tique cru­ciale : on ne peut pas sépa­rer la digni­té humaine de la digni­té du lieu. Refu­ser à un être humain l’accès à un envi­ron­ne­ment bâti à l’échelle humaine, c’est atta­quer son huma­ni­té même — pas immé­dia­te­ment, pas fron­ta­le­ment, mais len­te­ment, sur des décen­nies, géné­ra­tion après géné­ra­tion.

Voi­là pour­quoi, je crois, le malaise des grands ensembles n’est pas un caprice de bour­geois du centre-ville. C’est une plainte authen­tique, qu’il faut entendre. Et qu’il faut nom­mer. C’est aus­si pour­quoi le beau n’est pas un maquillage : ce qu’on bâtit dit quelque chose de ce qu’on pense de ceux qui l’habiteront.

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Les quatre violences invisibles des grands ensembles

Si on regarde de près ce qu’un grand ensemble fait, concrè­te­ment et silen­cieu­se­ment, à celui qui l’habite, on peut iden­ti­fier quatre formes de vio­lence. Aucune n’est visible à l’œil. Aucune n’est immé­diate. Mais cumu­lées, sur des années, elles agissent.

Schéma en étoile : quatre encadrés pointent des flèches vers un cercle central où il est écrit « l'habitant, image de Dieu ». Densité brutale : logements minuscules, plafonds bas, bruit perpétuel — pas d'espace pour se retirer ni se penser. Anonymat : façades identiques, couloirs sans repère — on n'est plus quelqu'un, on est un numéro. Monoculture : habitat seulement, ni commerces, ni église, ni places — rien à voir, rien à habiter. Déconnexion : du sol, du ciel, de la communauté — le corps perd ses repères, l'âme s'épuise. En bas, ce que dit Laudato Si' au paragraphe 45 : la beauté du lieu se concentre dans certaines zones et déserte celles où vit la précarité.
Fig. 2 — Les quatre vio­lences invi­sibles.

Détaillons. La den­si­té bru­tale d’abord — les loge­ments minus­cules, les pla­fonds bas, le bruit des voi­sins du des­sus, le bruit des voi­sins du des­sous, le bruit dans le cou­loir. Pas d’espace pour s’isoler, pas d’espace pour se reti­rer dans le silence, pas d’espace pour s’asseoir et pen­ser. Or l’âme humaine a besoin de retrait. Le chris­tia­nisme a tou­jours su cela — c’est tout le sens du désert dans la Bible, du monas­tère dans la tra­di­tion, du silence dans la vie spi­ri­tuelle. Une archi­tec­ture qui sup­prime struc­tu­rel­le­ment la pos­si­bi­li­té du retrait attaque struc­tu­rel­le­ment la vie inté­rieure.

L’ano­ny­mat ensuite. Vingt entrées iden­tiques sur une barre, vingt étages iden­tiques par entrée, vingt portes iden­tiques par étage. Aucun repère. Aucune façade qui dit « ici, j’habite ». Aucun seuil habi­té. L’habitant n’est plus quelqu’un, il est un numé­ro dans un dis­po­si­tif. Or l’identité humaine se construit aus­si dans l’inscription dans un lieu recon­nais­sable. Quand le lieu nie cette ins­crip­tion, l’identité se brouille.

La mono­cul­ture, troi­sième vio­lence. Les grands ensembles sont, presque sans excep­tion, des zones stric­te­ment rési­den­tielles. Pas de com­merces dans les rez-de-chaus­sée. Pas d’ateliers d’artisans. Pas d’écoles d’art. Pas d’églises, ou alors une église fonc­tion­nelle des années 1960 réduite à sa plus pauvre expres­sion. Pas de places où des choses se passent. Pour vivre, il faut prendre la voi­ture ou le bus, sor­tir du quar­tier, aller ailleurs. Le quar­tier n’a aucune exis­tence en soi — c’est un dor­toir.

Et enfin la décon­nexion — du sol, du ciel et de la com­mu­nau­té. Du sol, parce qu’on habite au sep­tième ou au quin­zième étage et qu’on ne touche plus la terre, ne sent plus l’humidité, ne voit plus la pluie tom­ber sur quelque chose de vivant. Du ciel, parce que les barres paral­lèles le découpent en lam­beaux et qu’on ne voit jamais l’horizon. De la com­mu­nau­té, parce qu’on est entou­ré de plu­sieurs cen­taines de per­sonnes mais qu’on n’en connaît aucune au-delà du palier — et encore.

Aucune de ces vio­lences ne fait sai­gner. Toutes, len­te­ment, épuisent.

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Six critères chrétiens pour un habitat à hauteur d’homme

Com­ment bâti­rait-on autre­ment, si l’on pre­nait au sérieux la digni­té de qui habite ? Voi­ci, à mon sens, les six cri­tères que le chris­tia­nisme pro­pose — non comme une uto­pie nos­tal­gique, mais comme une bous­sole mini­male pour qui veut construire en res­pec­tant l’homme.

LE CRITÈRE CE QU’IL PROTÈGE
1. L’échelle humaine Trois à six niveaux maxi­mum, hau­teur sous pla­fond suf­fi­sante. La pos­si­bi­li­té phy­sique de mar­cher, de voir, de se ren­con­trer.
2. La mixi­té d’usages Habi­tat, com­merces, ate­liers, écoles, lieux de culte, places. Le quar­tier comme tis­su de la vie, pas comme dor­toir.
3. La pré­sence du sym­bole Une église, une fon­taine, un monu­ment, un repère qui dit que ce lieu a une mémoire et une orien­ta­tion — pas seule­ment une fonc­tion.
4. La sin­gu­la­ri­té visible Façades qui se dis­tinguent, orne­ment modeste, pos­si­bi­li­té pour l’habitant de mar­quer son seuil. Ne pas être inter­chan­geable.
5. Le contact avec le sol et le ciel Du végé­tal vrai, pas du décor. Un rap­port à la terre, à la pluie, à la lumière natu­relle. Un hori­zon visible quelque part.
6. La pro­por­tion juste Bâtir comme on construi­rait pour soi-même et pour ceux qu’on aime — pas comme on stocke. Le pauvre mérite la même atten­tion de pro­por­tion que le riche.

Ces cri­tères ne sont pas révo­lu­tion­naires. Ils décrivent à peu près tout ce que l’humanité a su faire pen­dant trois mille ans — du vil­lage antique au bourg médié­val, du quar­tier clas­sique fran­çais à la ville hauss­man­nienne. La rup­ture moderne n’a duré que soixante-dix ans. Elle peut être répa­rée.

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Notre-Dame, écoquartiers, béguinages : une espérance discrète

On me dira que tout cela est bien beau mais que les barres sont là, que les mil­liers de loge­ments existent, qu’on ne va pas les démo­lir, et que la France ne va pas recons­truire des bourgs médié­vaux en 2026. C’est juste. Mais des signes existent que le pli est en train, dou­ce­ment, de se reprendre.

D’abord, la recons­truc­tion de Notre-Dame de Paris, ache­vée en décembre 2024. Le chan­tier a relan­cé une trans­mis­sion de savoir-faire — char­pen­te­rie médié­vale, taille de pierre, vitrail — qu’on croyait per­due. Cinq cents com­pa­gnons for­més sur place. Une démons­tra­tion écla­tante que la France est encore capable de bâtir avec digni­té quand elle le décide. Notre-Dame est deve­nue un sym­bole : ce qu’on est capable de faire pour une cathé­drale, pour­quoi ne pas le faire, à plus modeste échelle, pour un quar­tier où vivent dix mille per­sonnes ?

Ensuite, le retour dis­cret mais réel de l’architecture tra­di­tion­nelle dans la com­mande publique et pri­vée. Les nou­veaux éco­quar­tiers à Ver­sailles, à Tours, à Bor­deaux — où l’on construit des immeubles de pierre à six niveaux, des façades soi­gnées, des places à l’échelle humaine. Plu­sieurs muni­ci­pa­li­tés, à droite comme à gauche, ont com­pris que l’urbanisme moder­niste n’avait plus aucun sou­tien popu­laire et qu’il fal­lait reprendre les codes anciens, moder­ni­sés.

Enfin — et c’est ce qui m’intéresse le plus comme chré­tienne — l’émergence de com­mu­nau­tés qui réin­ves­tissent des formes tra­di­tion­nelles d’habitat par­ta­gé. Les bégui­nages contem­po­rains, par exemple : ces ensembles ins­pi­rés des bégui­nages fla­mands médié­vaux, orga­ni­sés autour d’une cour cen­trale, mêlant loge­ment, vie com­mune, inter­gé­né­ra­tion­nel. Le bégui­nage Sainte-Anne à Lille, ouvert en 2017. Plu­sieurs autres en pro­jet. C’est petit, c’est rare, mais c’est pré­ci­sé­ment le type d’habitat dont nous par­lons.

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Ce que le photographe peut faire

Pour finir, un mot per­son­nel sur ce que je peux faire, moi, comme pho­to­graphe-plas­ti­cienne. Je ne construis pas des immeubles. Je n’ai aucun pou­voir sur l’urbanisme. Mais je crois que l’art a, dans ce débat, un rôle pré­cis et modeste : rendre visible la digni­té de qui habite, même quand le lieu la nie.

Pho­to­gra­phier au col­lo­dion humide quelqu’un qui vit aux Mureaux ou à La Cour­neuve, en lui don­nant le temps long du pro­cé­dé (quatre minutes d’exposition, atten­tion sou­te­nue, digni­té du por­trait), c’est dire à cette per­sonne, et à toute per­sonne qui regar­de­ra ensuite l’image : tu es image de Dieu. Le bâti­ment dans lequel tu vis l’a peut-être oublié. Moi non. Je te res­ti­tue ce que la pierre n’a pas su por­ter.

Cette intui­tion, c’est exac­te­ment celle qui anime ma série Anas­ta­sis (Gale­rie UPP, 2025) et que j’ai vou­lu mettre au cœur du cha­pitre 5 de mon livre Créés pour créer : l’art chré­tien aujourd’hui n’a peut-être pas pour pre­mière mis­sion de construire des cathé­drales — il fau­dra des siècles. Sa mis­sion immé­diate est de témoi­gner de la digni­té, là où elle est atta­quée, de toute per­sonne qu’il ren­contre. C’est une tâche modeste. Mais c’est la nôtre.

Le pauvre n’est pas moins image de Dieu

que celui qui habite la beau­té.

On lui doit la même atten­tion de pro­por­tion.

— Méla­nie-Jane Frey

Stu­dio Ambro­type, Bel­le­ville · art-et-foi.com

Sources et références

• Pape Fran­çois, Lettre ency­clique Lau­da­to Si’ sur la sau­ve­garde de la mai­son com­mune, 24 mai 2015 — para­graphes 44–45 sur la dégra­da­tion de la qua­li­té de vie urbaine.

• Saint Jean-Paul II, Lettre ency­clique Cen­te­si­mus Annus, 1er mai 1991 — para­graphes 38–39 sur l’écologie humaine et l’environnement bâti.

• Genèse 1, 26–27 — créa­tion de l’homme à l’image et à la res­sem­blance de Dieu.

• Article fon­da­teur : « Cités-jar­dins ou cages à lapins », France-Obser­va­teur n° 474, 4 juin 1959, pp. 12–13. Pre­mière occur­rence de l’expression dans la grande presse.

• Xavier de Jar­cy, Les Aban­don­nés. His­toire des « cités de ban­lieue », Albin Michel, 2019. Trois ans d’archives, 17 000 pages dépouillées.

• Annie Four­caut (dir.), Ban­lieue rouge 1920–1960, Autre­ment, 2001.

• Le Cor­bu­sier, Vers une archi­tec­ture, 1923. Pour la for­mule « machine à habi­ter », fon­da­trice du moder­nisme.

• Sur la « sar­cel­lite » : Jean-Claude Cham­bo­re­don et Made­leine Lemaire, « Proxi­mi­té spa­tiale et dis­tance sociale. Les grands ensembles et leur peu­ple­ment », Revue fran­çaise de socio­lo­gie, 1970.

• Sur les bégui­nages contem­po­rains : bégui­nage Sainte-Anne, Lille (2017), et tra­vaux du Col­lège des Ber­nar­dins sur l’écologie inté­grale appli­quée à l’urbanisme.

• Méla­nie-Jane Frey, série Anas­ta­sis, expo­si­tion solo Gale­rie UPP, Paris, 2025. melaniejanefrey.com.

• Méla­nie-Jane Frey, Créés pour créer (Édi­tions Matière & Lumière, 2026), notam­ment cha­pitre 5 sur l’art chré­tien comme témoin de la digni­té.

• Voir aus­si sur ce site : « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion » ; « Le beau n’est pas un maquillage » ; « L’art ne nous élève pas tou­jours vers Dieu » ; « Co-créer ou se prendre pour démiurge » ; « La vio­lo­niste qui vou­lait arrê­ter ».

Cet article pro­longe une idée déve­lop­pée dans Créés pour créer.

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