Sur un mur de plâtre écaillé : à gauche, une trame régulière de petites pastilles rondes, lisses et identiques, alignées en rangées ; à droite, une seule plaque de métal sombre aux bords irréguliers, corrodée, percée d'une petite ouverture claire.

L’art ne nous élève pas toujours vers Dieu

Dis­cer­ne­ment

Éloge du dis­cer­ne­ment esthé­tique


Lourdes, les boutiques d’objets pieux et un malaise théologique

Il y a quelques mois, dans le cadre d’un tra­vail de repé­rage pour un pro­jet futur, j’ai pas­sé une jour­née à Lourdes. À un moment, j’ai pris le temps de mar­cher dans les ruelles qui des­cendent vers le sanc­tuaire — celles qui sont bor­dées des fameuses bou­tiques d’objets pieux. Vous voyez la scène : les Vierges en plas­tique phos­pho­res­cent, les cha­pe­lets fluo­res­cents, les porte-clés Sacré-Cœur, les sta­tuettes de Ber­na­dette en série, les images du Christ aux yeux levés vers un ciel de carte pos­tale.

J’avoue : il m’a fal­lu un effort réel pour ne pas céder à un mépris facile. Et puis je me suis arrê­tée. Parce qu’à côté de moi, une dame d’environ soixante-dix ans, le visage mar­qué, choi­sis­sait soi­gneu­se­ment une petite Vierge fluo­res­cente. Elle l’a ache­tée. Elle l’a ser­rée dans sa main. Elle est repar­tie, mani­fes­te­ment bou­le­ver­sée. Et j’ai com­pris que cette Vierge en plas­tique, pour elle, avait fait son office : elle l’avait reliée à Dieu. Pas par la beau­té de la Vierge, mais mal­gré la médio­cri­té de la Vierge. La grâce passe où elle veut, quand elle veut, par les che­mins qu’elle veut, et per­sonne, pas même un pho­to­graphe-plas­ti­cien sour­cilleux, n’a le droit de juger ce tra­fic-là.

Mais cette hon­nête nuance n’évacue pas le pro­blème de fond. Et le pro­blème de fond, le voi­ci, for­mu­lé bru­ta­le­ment : tous les arts reli­gieux ne se valent pas. Cer­tains élèvent l’âme vers Dieu ; d’autres, sous pré­texte de repré­sen­ter un sujet reli­gieux, l’enferment au contraire dans une émo­tion sen­ti­men­tale, dans une miè­vre­rie sucrée, dans un confort spi­ri­tuel qui n’a plus grand-chose à voir avec l’Évangile. Cette dif­fé­rence a un nom dans l’histoire de l’art : on l’appelle, depuis la fin du XIXᵉ siècle, le saint-sul­pi­cien.

Cet article vou­drait arti­cu­ler trois choses : pour­quoi le sujet reli­gieux ne suf­fit pas à faire de l’art reli­gieux ; pour­quoi le saint-sul­pi­cien, mal­gré son uti­li­té dévo­tion­nelle par­fois réelle, est un piège pour la culture chré­tienne ; et com­ment, concrè­te­ment, un col­lec­tion­neur — c’est-à-dire toi qui me lis, peut-être — peut dis­cer­ner avant d’acquérir.

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Pourquoi un sujet religieux ne suffit pas à faire de l’art sacré

Com­men­çons par une dis­tinc­tion phi­lo­so­phique qu’a clai­re­ment éta­blie Jacques Mari­tain dans son livre fon­da­teur Art et Sco­las­tique (1920). Mari­tain, phi­lo­sophe tho­miste et catho­lique mili­tant, dis­tingue avec net­te­té deux choses qu’on a ten­dance à confondre : la ver­tu artis­tique — c’est-à-dire la capa­ci­té de bien faire ce qu’on fait, du point de vue tech­nique et for­mel — et la ver­tu morale de l’artiste, c’est-à-dire sa sain­te­té per­son­nelle ou sa droi­ture spi­ri­tuelle.

Or ces deux ver­tus, écrit Mari­tain en sub­stance, ne se confondent pas. Un artiste pieux peut pro­duire une œuvre médiocre — parce qu’il manque de métier, parce qu’il triche avec sa matière, parce qu’il pense plaire à Dieu en fai­sant joli. Et un artiste indif­fé­rent à la foi peut pro­duire, par­fois, une œuvre reli­gieuse d’une force spi­ri­tuelle bou­le­ver­sante — parce qu’il est, lui, un véri­table artiste, et que la rigueur de son métier le contraint à dire vrai même mal­gré lui. La théo­lo­gie de l’art doit le recon­naître : il y a des Vierges peintes par des hommes pieux qui sont laides, et des Cru­ci­fixions peintes par des incroyants qui sont sublimes. C’est aus­si pour­quoi, comme je l’écrivais ailleurs, la beau­té n’est pas une opi­nion.

Cette dis­tinc­tion explique tout le malaise théo­lo­gique du saint-sul­pi­cien : le saint-sul­pi­cien est, en règle géné­rale, fait par des arti­sans qui croient sin­cè­re­ment, dans une inten­tion dévo­tion­nelle réelle. Mais il manque de la ver­tu artis­tique. Et faute de cette ver­tu, il rate, mal­gré les meilleures inten­tions du monde, ce qu’il pré­tend offrir : un accès au mys­tère.

Le père Ber­thoud, dans une ana­lyse magis­trale de la pein­ture reli­gieuse au XIXᵉ siècle publiée par la revue Esprit et Vie, posait cette ques­tion rhé­to­rique qui résume tout le pro­blème :

« Est-ce le Dieu, est-ce l’homme cru­ci­fié, est-ce le média­teur qu’on aper­çoit sous les fadeurs de l’art de Saint-Sul­pice ? »

Mgr Ber­thoud, La pein­ture reli­gieuse dans la France du XIXᵉ siècle

La ques­tion est cruelle, mais elle est juste. Quand l’image du Christ devient si suave, si lisse, si ras­su­rante qu’on ne recon­naît plus l’homme cloué sur le bois — qu’on ne recon­naît plus, sur­tout, le Dieu fait chair qui a accep­té la pas­sion — alors quelque chose s’est per­du. Le sujet reli­gieux est res­té ; l’art reli­gieux s’est sécu­la­ri­sé en sen­ti­men­ta­lisme. C’est exac­te­ment ce que j’appelle ailleurs le maquillage : le beau n’est pas un maquillage.

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Le saint-sulpicien : définition et brève histoire (1850–1950)

Le terme « saint-sul­pi­cien » n’est pas neutre. Il appa­raît dans la grande presse fran­çaise vers les années 1890, et il est péjo­ra­tif d’emblée. On l’a long­temps attri­bué, à tort, à Léon Bloy dans La Femme pauvre, mais l’origine est en réa­li­té dif­fuse : il vient sim­ple­ment du fait que les bou­tiques d’objets pieux les plus acha­lan­dées de Paris se trou­vaient autour de l’église Saint-Sul­pice, dans le 6e arron­dis­se­ment. Les œuvres y étaient pro­duites en masse, ache­tées sur cata­logue par les paroisses qui devaient regar­nir leurs églises après les des­truc­tions révo­lu­tion­naires.

L’industrialisation du XIXᵉ siècle change la donne. Sta­tues de plâtre colo­ré, vitraux de série, images pieuses litho­gra­phiées par mil­liers, médailles à la chaîne. La pro­duc­tion sul­pi­cienne, dont les manu­fac­tures se mul­ti­plient en France entre 1850 et 1920, vise à four­nir vite, à bas prix, et avec un goût uni­for­mi­sé. Le style — un éclec­tisme de néo-roman, néo-gothique, néo-clas­sique vague­ment baroque — cherche à émou­voir. Sacré-Cœur ten­dant la main, Vierges imma­cu­lées au regard bais­sé, anges jouf­flus, saints aux yeux levés vers un ciel impro­bable. (L’Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis en donne une bonne syn­thèse.)

Très vite, les écri­vains catho­liques exi­geants se rebellent. Léon Bloy ful­mine. Joris-Karl Huys­mans, après sa conver­sion, s’indigne. Paul Clau­del raille. Mau­rice Denis, peintre nabi deve­nu fervent catho­lique, théo­rise dans les années 1890 une réno­va­tion pos­sible de l’art reli­gieux. Tous diag­nos­tiquent le même mal : la dévo­tion sen­ti­men­tale a rem­pla­cé l’intelligence artis­tique, et le mar­ché reli­gieux a rem­pla­cé l’atelier de l’artisan.

La réac­tion prend forme ins­ti­tu­tion­nelle dans les années 1930. Joseph Pichard fonde en 1935 la revue L’Art sacré, qui pas­se­ra bien­tôt sous la direc­tion de deux domi­ni­cains excep­tion­nels, le père Marie-Alain Cou­tu­rier et le père Pie-Ray­mond Réga­mey. Leur idée — révo­lu­tion­naire pour l’époque — est de deman­der à des artistes de pre­mier plan, qu’ils soient croyants ou non, des œuvres pour les églises. Le résul­tat sera la grande Que­relle de l’art sacré des années 1950, autour de quatre lieux qui ont mar­qué l’histoire : l’église d’Assy (avec des œuvres de Léger, Bon­nard, Matisse, Lur­çat, Rouault), la cha­pelle de Vence par Matisse, l’église d’Audincourt par Léger et Bazaine, et Notre-Dame-du-Haut à Ron­champ par Le Cor­bu­sier. Cha­cun de ces chan­tiers a fait scan­dale chez les tenants du saint-sul­pi­cien. Cha­cun a aus­si prou­vé qu’un autre che­min était pos­sible.

Cette his­toire n’est pas ter­mi­née. Aujourd’hui encore, la ques­tion se pose, peut-être avec plus d’acuité : dans une époque où la pro­duc­tion d’images reli­gieuses est deve­nue mon­diale et numé­rique, où l’on peut ache­ter en deux clics une vierge fluo­res­cente, un christ kitsch ou une icône ortho­doxe imi­tée, le dis­cer­ne­ment esthé­tique du chré­tien est deve­nu, plus que jamais, une néces­si­té spi­ri­tuelle.

Tableau comparatif en deux colonnes. À gauche, le saint-sulpicien : production industrielle en série, émotion immédiate, sentimentalisme sucré, Christ aux yeux levés sans plaie, Vierge fade au regard éteint, couleurs criardes, refus de la croix, confort au lieu de formation. À droite, l'art sacré authentique : œuvre unique longuement travaillée, vérité du sujet, gravité tendre, Christ marqué par la Passion, Vierge habitée au regard intérieur, justesse formelle, croix tenue avec la résurrection, exigence formatrice.
Fig. 1 — Deux œuvres au sujet iden­tique : ce qui les sépare.

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L’angélisme, le piège jumeau du saint-sulpicien

À côté du saint-sul­pi­cien — qu’on peut gros­siè­re­ment défi­nir comme l’art reli­gieux qui rate par excès de dou­ceur for­melle — il y a un piège plus sub­til et plus contem­po­rain, qui peut affec­ter même des œuvres tech­ni­que­ment irré­pro­chables. Je l’appellerai l’angélisme.

L’angélisme est cette ten­dance à repré­sen­ter la foi chré­tienne comme dépouillée de sa nuit. Le Christ res­sus­ci­té sans plaies. La Madone sans le glaive pro­phé­ti­sé par Siméon. La sain­te­té sans la croix. Le mar­tyre sans le sang. La vie spi­ri­tuelle comme ascen­sion douce et conti­nue, sans déserts, sans nuits obs­cures, sans aban­dons. C’est une lec­ture de l’Évangile qui aurait sau­té tout le Ven­dre­di saint pour pas­ser direc­te­ment de la Cène à Pâques, et qui essaie­rait de nous vendre cela comme une bonne nou­velle.

Le pro­blème est que l’angélisme n’est pas chré­tien, en dépit des appa­rences. Le Christ res­sus­ci­té de saint Jean (cha­pitre 20) montre ses plaies à Tho­mas. Il les lui demande de tou­cher. Le glo­rieux n’efface pas le cru­ci­fié. Et l’art chré­tien authen­tique, quand il repré­sente la résur­rec­tion ou la gloire céleste, n’a jamais oublié cette don­née : la vic­toire du Christ passe par la mort, et la trace de cette mort demeure ins­crite dans son corps glo­rieux.

Pour­quoi l’angélisme est-il un piège pour le col­lec­tion­neur chré­tien ? Parce qu’il ras­sure trop vite. Il pro­pose une conso­la­tion à bon mar­ché. Il fait croire qu’on peut accueillir la Résur­rec­tion sans avoir tra­ver­sé soi-même quelque chose de la Pas­sion. Or l’œuvre chré­tienne authen­tique, qu’elle vienne de Rouault, de Sie­ger Köder, d’Arcabas, ou d’Augustin Fri­son-Roche aujourd’hui, ne sépare jamais ces deux ver­sants. Elle nous apprend, en nous regar­dant, que la résur­rec­tion n’est pas une néga­tion de la croix mais sa trans­fi­gu­ra­tion.

Le saint-sul­pi­cien et l’angélisme par­tagent ain­si un même tra­vers, sous deux formes esthé­tiques dif­fé­rentes : ils refusent l’épaisseur tra­gique du réel, et donc l’épaisseur tra­gique de la rédemp­tion. L’un par la miè­vre­rie, l’autre par le confort spi­ri­tuel. Tous deux finissent par pro­duire des œuvres dont la fonc­tion est moins de nous mettre en pré­sence de Dieu que de nous mettre en pré­sence de notre propre besoin de conso­la­tion.

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Quatre critères de discernement avant d’acquérir une œuvre

Com­ment, alors, dis­tin­guer l’œuvre qui élève de l’œuvre qui flatte ? Voi­ci quatre signes que je m’impose à moi-même, avant d’acquérir une œuvre, avant d’en accro­cher une chez moi, avant aus­si d’en pho­to­gra­phier une qui pré­ten­drait à ce sta­tut. Quatre ques­tions courtes, qu’on peut se poser devant n’importe quelle pièce can­di­date.

LE SIGNE LA QUESTION CONCRÈTE
1. Ouver­ture du regard Devant cette œuvre, mon regard s’ouvre-t-il vers quelque chose de plus grand qu’elle — ou se referme-t-il sur l’émotion qu’elle me pro­cure ?
2. Demande de temps Cette œuvre demande-t-elle qu’on la regarde lon­gue­ment pour se livrer — ou pro­duit-elle son effet en trois secondes, après quoi elle n’a plus rien à dire ?
3. Recon­nais­sance de la croix Si la pièce repré­sente la résur­rec­tion ou la gloire, la trace de la pas­sion y est-elle ins­crite — ou nous pro­pose-t-elle un Christ sans plaies, une Vierge sans glaive ?
4. Exi­gence for­ma­trice Cette œuvre me forme-t-elle à voir mieux, à prier mieux, à sup­por­ter mieux le réel — ou flatte-t-elle ma sen­si­bi­li­té actuelle sans me déran­ger ?

Aucun de ces cri­tères, iso­lé, ne suf­fit. Une œuvre peut deman­der du temps et n’être qu’élégante ; une œuvre peut bien inté­grer la croix et tom­ber dans le pathos. Mais quand les quatre se conjuguent — un regard ouvert, une demande de temps, la recon­nais­sance de la croix, une exi­gence for­ma­trice — alors on est devant une pièce qui mérite vrai­ment qu’on l’accueille chez soi. Et quand un seul de ces cri­tères est gra­ve­ment absent, c’est un signal d’alerte.

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Le spectre du discernement : du kitsch à l’art prophétique

Ce sys­tème à quatre signes peut se visua­li­ser autre­ment, sous forme de spectre, du moins satis­fai­sant au plus exi­geant. Voi­ci la car­to­gra­phie que je pro­pose, et qui me sert dans mon propre tra­vail de dis­cer­ne­ment.

Frise horizontale en cinq degrés, du plus fermé au plus ouvert, avec une flèche allant de « ferme le regard » à « ouvre le regard ». 1, kitsch, fausse douceur : mensonge sentimental. 2, décoratif, joli sans plus : embellit sans dire. 3, édifiant, instructif et sage : enseigne mais ferme. 4, art sacré, œuvre de vérité : ouvre vers le mystère. 5, prophétique, qui dérange : dérange pour réveiller.
Fig. 2 — Le spectre du dis­cer­ne­ment, du kitsch à l’art pro­phé­tique.

Quelques pré­ci­sions sur ce spectre.

Le kitsch (case 1) est le saint-sul­pi­cien dans sa forme abou­tie : il triche avec le sen­ti­ment, il refuse la com­plexi­té, il vise l’effet rapide. Il finit par men­tir.

Le déco­ra­tif (case 2) n’est pas men­son­ger, il est sim­ple­ment insuf­fi­sant. Il embel­lit sans dire. Il fait office de fond sym­pa­thique pour un salon, mais ne porte aucune pro­fon­deur spi­ri­tuelle par­ti­cu­lière. Une grande par­tie de ce qu’on appelle « art reli­gieux contem­po­rain » se loge dans cette case — et ce n’est pas hon­teux, c’est juste limi­té.

L’édi­fiant (case 3) est hon­nête mais péda­go­gique : il enseigne, il explique, il com­mente. C’est, au fond, la forme la plus cou­rante de l’art reli­gieux ins­ti­tu­tion­nel — celui qu’on com­mande pour des paroisses, des écoles, des cou­vents. Utile, mais limi­té dans sa puis­sance contem­pla­tive.

L’art sacré authen­tique (case 4) com­mence à s’ouvrir. Il ne se contente plus d’enseigner ou de déco­rer : il porte le regard vers le mys­tère. Il pro­duit en nous quelque chose qui n’est pas expli­cable. Il met en pré­sence.

Et l’art pro­phé­tique (case 5), enfin, dérange. Il bous­cule. Il refuse la conso­la­tion facile pour exi­ger de nous un mou­ve­ment de conver­sion. Pen­sez à la Cru­ci­fixion d’Issenheim de Grü­ne­wald, aux têtes de Christ de Rouault, aux bles­sés du retable d’Issenheim. C’est l’art qui ne nous laisse pas en paix — et qui pour­tant, par­fois, nous remet en paix plus pro­fon­dé­ment que tout autre.

Toute col­lec­tion chré­tienne digne de ce nom devrait, à mon avis, com­por­ter au moins quelques œuvres des cases 4 et 5. C’est elles qui sup­portent la durée. C’est elles qui nous éduquent au-delà de nos goûts pré­sents. Et c’est elles, sur­tout, qui res­te­ront per­ti­nentes quand notre vie spi­ri­tuelle aura mûri.

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Au studio : le collodion humide, un procédé qui ne sait pas mentir

Pour finir, un mot sur mon propre métier — non pour me citer en exemple, mais parce que je crois que mon pro­cé­dé en dit quelque chose qui peut être utile.

Le col­lo­dion humide, que j’enseigne et que je pra­tique depuis quinze ans au Stu­dio Ambro­type, a une par­ti­cu­la­ri­té que peu de pro­cé­dés pho­to­gra­phiques par­tagent : il ne sait pas men­tir. Il ne sait pas adou­cir. Il ne sait pas flat­ter. Quand on pho­to­gra­phie un visage au col­lo­dion, on récu­père la chair telle qu’elle est, avec ses pores, ses ridules, ses asy­mé­tries, ses fatigues. Quand on pho­to­gra­phie une plante, on récu­père la plante avec ses feuilles abî­mées et son axe légè­re­ment tor­du. Le pro­cé­dé est trop ancien, trop chi­mique, trop phy­sique pour pou­voir men­tir comme savent le faire les pro­ces­sus numé­riques.

Cette hon­nê­te­té tech­nique a une consé­quence spi­ri­tuelle directe : il est très dif­fi­cile, pra­ti­que­ment impos­sible en fait, de pro­duire du saint-sul­pi­cien au col­lo­dion humide. Le pro­cé­dé refuse la sua­vi­té. Il refuse le lis­sage. Il refuse le maquillage. Si l’on essaie de lui impo­ser un sujet édi­fiant trai­té avec sen­ti­men­ta­lisme, le résul­tat est immé­dia­te­ment désas­treux — la chi­mie se rebelle, l’image vrille, la plaque devient illi­sible. C’est l’une des rai­sons pour les­quelles j’ai choi­si ce pro­cé­dé pour la série Anas­ta­sis expo­sée à la Gale­rie UPP en 2025. Je vou­lais trai­ter de la résur­rec­tion sans tom­ber dans l’angélisme. Le col­lo­dion m’y a aidée, parce qu’il refuse, par sa nature même, le Christ glo­rieux sans cica­trices.

J’ai déve­lop­pé cette intui­tion dans le cha­pitre 3 de mon livre Créés pour créer : un cer­tain choix de matière, dans la pra­tique artis­tique, est en lui-même un acte théo­lo­gique. Tra­vailler une matière qui résiste, qui ne flatte pas, qui exige de l’artiste l’humilité d’écouter ce qu’elle peut don­ner et ce qu’elle refuse — c’est déjà se mettre dans la pos­ture d’un art qui ne sera ni saint-sul­pi­cien ni angé­lique, et c’est aus­si la ligne de crête dont je par­lais à pro­pos de co-créer sans se prendre pour démiurge. La matière dure de l’art chré­tien est, je crois, l’un des meilleurs garde-fous contre les deux pièges.

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La galerie d’art-et-foi.com : un engagement curatorial

Je ter­mine sur ce que tout cela implique pour la gale­rie d’art-et-foi.com, qui ouvri­ra en sep­tembre 2026.

Les œuvres qui y seront pro­po­sées ne seront pas choi­sies parce qu’elles « font chré­tien » au sens du sujet repré­sen­té. Une Vierge mal faite ne sera pas chez nous, même si elle est tech­ni­que­ment reli­gieuse. Une Cru­ci­fixion sen­ti­men­tale ne sera pas chez nous, même si elle a coché toutes les cases de l’iconographie tra­di­tion­nelle. Et inver­se­ment, des œuvres qui ne repré­sentent aucun motif reli­gieux expli­cite — un pay­sage, un por­trait, une nature morte — pour­ront y figu­rer si elles tiennent l’exigence des cases 4 ou 5 du spectre.

Cette ligne sera assu­mée. Elle sera expli­cite. Elle sera, je le pré­vois, occa­sion­nel­le­ment contes­tée — par des chré­tiens qui vou­draient qu’on accueille tel ou tel artiste pieux dont les œuvres relèvent du saint-sul­pi­cien, et par des ama­teurs d’art contem­po­rain qui s’étonneront qu’on refuse cer­taines pièces for­mel­le­ment auda­cieuses mais spi­ri­tuel­le­ment creuses. Tant pis. La fonc­tion d’une gale­rie qui pré­tend ser­vir l’art-et-foi est pré­ci­sé­ment d’opérer ce tri-là, et de le rendre visible.

Si tu lis ces lignes en pen­sant déjà aux œuvres que tu col­lec­tionnes ou que tu vou­drais col­lec­tion­ner, voi­ci, pour finir, le test que je te pro­pose : prends une de tes œuvres reli­gieuses. Place-la sous un éclai­rage neutre. Regarde-la pen­dant trois minutes — vrai­ment trois minutes, montre en main. Et pose-toi les quatre ques­tions du tableau plus haut. Si l’œuvre tient, garde-la, accroche-la, prie devant. Si elle ne tient pas, range-la sans honte — elle a fait son office un temps, elle peut main­te­nant céder la place à plus exi­geant.

L’art ne nous élève pas tou­jours vers Dieu.

Mais quand il y par­vient, il le fait de manière incom­pa­rable.

Sache dis­cer­ner. Sache choi­sir. Sache attendre.

— Méla­nie-Jane Frey

Stu­dio Ambro­type, Bel­le­ville · art-et-foi.com

Sources et références

• Jacques Mari­tain, Art et Sco­las­tique (1920), Des­clée de Brou­wer ; éd. revue 1965. Dis­tinc­tion entre ver­tu artis­tique et ver­tu morale.

• Mgr Ber­thoud, La pein­ture reli­gieuse dans la France du XIXᵉ siècle (Esprit et Vie, n° 23 et suiv.), dis­po­nible sur clerus.org.

• Sur le style sul­pi­cien : Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis ; entrée Wiki­pé­dia ; Isa­belle Saint-Mar­tin, Art chré­tien / Art sacré, Regards du catho­li­cisme sur l’art, France XIXᵉ-XXᵉ siècle, Presses uni­ver­si­taires de Rennes.

• Léon Bloy, Joris-Karl Huys­mans, Paul Clau­del : cri­tiques fon­da­trices de l’art saint-sul­pi­cien dès les années 1890.

• Mau­rice Denis, Théo­ries (1890–1910). De Gau­guin et de Van Gogh au clas­si­cisme, 1912 — sur le renou­veau de l’art reli­gieux sym­bo­liste.

• Revue L’Art sacré (1935–1969), fon­dée par Joseph Pichard puis diri­gée par les pères Marie-Alain Cou­tu­rier o.p. et Pie-Ray­mond Réga­mey o.p.

• Que­relle de l’art sacré (années 1950) : Notre-Dame-de-Toute-Grâce du Pla­teau d’Assy (1937–1950, œuvres de Léger, Bon­nard, Matisse, Lur­çat, Rouault, Bazaine, Lip­chitz) ; Cha­pelle du Rosaire de Vence par Hen­ri Matisse (1947–1951) ; Église du Sacré-Cœur d’Audincourt par Fer­nand Léger et Jean Bazaine (1949–1951) ; Notre-Dame-du-Haut de Ron­champ par Le Cor­bu­sier (1953–1955).

• Évan­gile selon saint Jean, ch. 20 (résur­rec­tion, plaies de Tho­mas) ; Évan­gile selon saint Luc, ch. 2 (pro­phé­tie de Siméon, le glaive trans­per­ce­ra l’âme de Marie).

• Méla­nie-Jane Frey, série Anas­ta­sis, expo­si­tion solo Gale­rie UPP, Paris, 2025 — melaniejanefrey.com.

• Méla­nie-Jane Frey, Créés pour créer (Édi­tions Matière & Lumière, 2026), notam­ment cha­pitre 3 sur le choix de la matière comme acte théo­lo­gique.

• Voir aus­si sur ce site : « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion » ; « Le beau n’est pas un maquillage » ; « Co-créer ou se prendre pour démiurge » ; « L’esthétisme, ou la forme sans prise au réel » ; « Le beau qui séduit, le beau qui révèle ».

Cet article pro­longe une idée déve­lop­pée dans Créés pour créer.

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