Composition abstraite sur fond clair : plusieurs plaques de verre et de métal superposées, dans des gris argentés, dont l'une laisse deviner la volute et l'ouïe d'un violon. Une barre de métal rouillé les traverse à l'horizontale, comme un archet posé en travers de l'instrument. Vers la droite, quatre fils partent en tension : trois restent tendus, le quatrième retombe en courbe.

La violoniste qui voulait arrêter

Ate­lier

Faut-il être utile pour glo­ri­fier Dieu ?


Une violoniste au studio : « à quoi je sers ? »

Elle est venue me voir au stu­dio sans ren­dez-vous. Je l’appellerai Sophie — ce n’est pas son vrai nom. Elle joue du vio­lon depuis ses huit ans, et fort bien : elle est entrée au Conser­va­toire à seize, elle a pas­sé son DEM, elle joue dans des ensembles de musique de chambre. Elle est aus­si catho­lique pra­ti­quante, enga­gée dans sa paroisse, mariée, deux enfants. Une femme accom­plie, par tous les indi­ca­teurs rai­son­nables.

Et pour­tant, ce soir-là, elle s’est assise sur le cana­pé du fond et elle m’a dit qu’elle pen­sait arrê­ter le vio­lon. Pas parce qu’elle n’aimait plus la musique. Pas parce qu’elle man­quait de temps. Pour une rai­son plus grave et plus dif­fuse, qu’elle a mis dix bonnes minutes à for­mu­ler. Voi­ci, à peu près, ce qu’elle m’a dit.

« Je joue. Je tra­vaille mon ins­tru­ment trois heures par jour. Je donne des concerts. Et puis je rentre chez moi, j’ouvre les nou­velles, je vois la guerre, la pau­vre­té, l’effondrement éco­lo­gique. Et je me dis : à quoi je sers ? Si j’étais méde­cin, je soi­gne­rais. Si j’étais pro­fes­seure, j’enseignerais. Si j’étais mis­sion­naire, j’évangéliserais. Mais moi, je joue du Brahms. Je dépense des heures à per­fec­tion­ner un coup d’archet. Pour quoi ? Pour qui ? Com­ment cela peut-il glo­ri­fier Dieu alors que tant de choses urgentes attendent ? »

Elle m’a regar­dée comme si j’allais la ras­su­rer en deux phrases. Je ne l’ai pas fait. Je l’ai lais­sée par­ler encore. Et puis je lui ai répon­du — mal, sans doute, parce qu’on répond tou­jours mal quand on impro­vise. C’est en ren­trant le soir que j’ai vou­lu mettre par écrit ce qu’il aurait fal­lu lui dire. Cet article, c’est cette réponse. J’ai déjà racon­té ici une scène très proche, avec une pia­niste qui, elle, avait enfoui son talent par humi­li­té — c’est le même nœud, pris par l’autre bout.

Si tu lis ces lignes, c’est pro­ba­ble­ment que tu te poses, toi aus­si, cette ques­tion. Que tu sois vio­lo­niste, peintre, pho­to­graphe, écri­vaine, dan­seuse — l’objet importe peu. La ques­tion est la même : faut-il être utile pour glo­ri­fier Dieu ? Le tra­vail artis­tique, qui n’est ni soin, ni ensei­gne­ment, ni mis­sion au sens étroit du terme, a‑t-il un prix devant Dieu ?

Voi­ci ma convic­tion, for­mu­lée nette : non seule­ment la réponse est oui, mais l’Évangile lui-même a déjà répon­du à cette ques­tion, dans une scène extra­or­di­nai­re­ment pré­cise — et c’est pro­ba­ble­ment la scène la plus impor­tante du Nou­veau Tes­ta­ment pour qui veut com­prendre la place de l’art dans une vie chré­tienne.

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L’onction de Béthanie : l’Évangile a déjà répondu

Il faut relire un texte court. Sept ver­sets dans Mat­thieu, cha­pitre 26, ver­sets 6 à 13. La scène est connue, mais pas tou­jours médi­tée pour ce qu’elle dit vrai­ment.

Nous sommes deux jours avant la Pâque. Jésus est à Bétha­nie, dans la mai­son d’un cer­tain Simon, autre­fois lépreux, main­te­nant gué­ri. Pen­dant le repas, une femme s’approche. L’évangéliste ne donne pas son nom. Elle porte un fla­con d’albâtre rem­pli d’un par­fum extrê­me­ment coû­teux — Marc pré­cise dans son récit paral­lèle qu’il vaut trois cents deniers, soit envi­ron une année de salaire pour un ouvrier de l’époque. Une for­tune. Elle s’approche. Elle ne dit pas un mot. Et elle verse le conte­nu du fla­con sur la tête de Jésus.

Réac­tion immé­diate des dis­ciples. Ils s’indignent. Le mot grec uti­li­sé est fort : ils sont scan­da­li­sés. Et leur objec­tion est pré­cise, et elle est, à pre­mière lec­ture, par­fai­te­ment noble : à quoi bon ce gas­pillage ? Cet argent aurait pu être don­né aux pauvres. Cet argent aurait pu nour­rir des familles entières pen­dant des semaines. Cette femme vient de réduire en fumée un capi­tal qui aurait fait du bien.

Notez l’argument. Ce n’est pas un argu­ment de cupi­di­té. C’est l’objection cha­ri­table par excel­lence : la beau­té gra­tuite, dans un monde où il y a des pauvres, est-elle mora­le­ment défen­dable ? On peut presque entendre, der­rière ces voix, deux mille ans de dis­cus­sions catho­liques sur l’opportunité de bâtir des cathé­drales, de com­man­der des œuvres d’art reli­gieuses, d’entretenir des chœurs sacrés, alors que tant de gens ont faim — la vieille méfiance envers la louange visible et coû­teuse. À quoi bon ce gas­pillage ?

Et puis vient la réponse de Jésus. Elle ne dure qu’une phrase. Mais elle est, à mon sens, l’une des phrases les plus impor­tantes de tout l’Évangile pour la ques­tion qui nous occupe aujourd’hui :

« Il est beau, le geste qu’elle a fait à mon égard »

Évan­gile selon saint Mat­thieu, ch. 26, v. 10

Le mot grec employé ici est kalon (καλόν), un mot extra­or­di­naire qui signi­fie à la fois beau et bon. Pour le Christ — et avant lui pour toute la pen­sée grecque qui forme le contexte du Nou­veau Tes­ta­ment — la beau­té et la bon­té ne sont pas des caté­go­ries sépa­rées : c’est déjà dire, à sa manière, que la beau­té n’est pas une opi­nion. Le beau est bon. Le bon est beau. Le geste de la femme est défen­du non comme utile, non comme effi­cace, non comme ren­table. Il est défen­du comme kalon — beau-bon, gra­tuit, juste.

Jésus conti­nue. Il ajoute une phrase qui devrait nous inter­ro­ger dura­ble­ment, à nous chré­tiens du XXIe siècle. Il dit, en sub­stance : les pauvres, vous les aurez tou­jours avec vous. Moi, vous ne m’aurez pas tou­jours. Cette femme a pris la juste mesure du moment pré­sent, et elle a fait ce qui était bon de faire — pour moi, pour Dieu, pour mémoire. Et il ajoute, pour clore : par­tout où l’Évangile sera pro­cla­mé, dans le monde entier, on racon­te­ra ce qu’elle a fait, en mémoire d’elle.

Lisez bien. Le Christ ne mini­mise pas le sou­ci des pauvres. Il dit qu’on aura tou­jours les occa­sions concrètes de ser­vir les pauvres, et qu’il faut le faire. Mais il dit aus­si que tout ne se réduit pas à l’utile, et que dans cer­taines cir­cons­tances, c’est pré­ci­sé­ment le geste gra­tuit, le geste « inutile », le geste de pure beau­té offerte, qui est juste. Plus encore : que ce geste-là méri­te­ra d’être racon­té pour tou­jours, par­tout dans le monde, à côté de la Croix elle-même.

Schéma en trois colonnes. La femme agit en silence : elle verse le parfum de grand prix — don total, gratuit, sans calcul, sans un mot. Les disciples objectent : « À quoi bon ce gaspillage ? » — l'objection utilitaire, on aurait pu vendre et donner aux pauvres. Jésus défend : « Il est beau, le geste qu'elle a fait à mon égard » — la beauté du don passe avant le calcul, le gratuit est juste. En bas : le mot grec employé est kalon, qui veut dire à la fois beau et bon.
Fig. 1 — Trois voix, trois théo­lo­gies de l’utile.

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Le piège de l’utile : d’où vient l’idée que tout doit servir

Ce que la scène de Bétha­nie nous fait voir, c’est un piège men­tal dans lequel notre époque est entiè­re­ment tom­bée — et dans lequel les chré­tiens, comme les autres, tombent sou­vent encore plus dure­ment, parce qu’ils ont en plus de bonnes rai­sons morales d’y tom­ber.

Le piège, c’est l’idée selon laquelle toute acti­vi­té humaine doit se jus­ti­fier par son uti­li­té mesu­rable. Si je ne soigne pas, n’enseigne pas, ne nour­ris pas, ne construis pas, ne pro­duis pas, ne dis­tri­bue pas — alors mon acti­vi­té est sus­pecte. Soit je dois la conver­tir en acti­vi­té utile (la musique pour soi­gner la dépres­sion, la pein­ture pour déco­rer un hôpi­tal, la danse pour réédu­quer), soit je dois l’arrêter.

Ce piège a une généa­lo­gie pré­cise. Il vient pour par­tie du puri­ta­nisme, qui se méfiait de tout plai­sir gra­tuit. Pour par­tie de l’industrialisme, qui n’a jamais su mesu­rer que ce qui se compte — et qui a fini par pro­duire la lai­deur ordi­naire de nos villes. Pour par­tie du capi­ta­lisme, qui trans­forme chaque acti­vi­té humaine en valeur d’usage ou en valeur d’échange. Et pour par­tie, depuis quelques décen­nies, d’une cer­taine mora­li­sa­tion poli­tique qui a héri­té de la cri­tique mar­xiste l’idée que tout art bour­geois est, par construc­tion, com­plice.

Schéma de convergence en quatre encadrés. Le puritanisme se méfie de tout plaisir gratuit : il faudrait le mériter. L'industrialisme ne sait mesurer que ce qui se compte : le reste n'existe pas. Le capitalisme convertit chaque geste en valeur d'usage ou d'échange. La moralisation tient l'art désintéressé pour complice, par construction. Les quatre aboutissent à l'axiome moderne : « Toute activité humaine doit se justifier par son utilité mesurable. » En dessous, ce que l'Évangile oppose : un seul mot, kalon — ce qui est beau est déjà bon.
Fig. 2 — La généa­lo­gie du piège de l’utile, et le mot qui lui répond.

Tout cela mis ensemble forme une atmo­sphère men­tale très dense. Si tu es chré­tienne en 2026 et que tu es vio­lo­niste, tu res­pires cette atmo­sphère depuis ta nais­sance. Tu as appris à juger ton acti­vi­té à l’aune de son uti­li­té visible. Tu as inté­rio­ri­sé l’idée que jouer du Brahms pen­dant que des enfants meurent quelque part est, sinon cou­pable, au moins sus­pect. Et per­sonne ne vient cor­ri­ger cette intui­tion, parce que per­sonne, dans la culture moderne, n’a vrai­ment les outils pour le faire.

Sauf l’Évangile. Sauf cette scène de Bétha­nie. Sauf ce mot grec, kalon, qui a dor­mi pen­dant deux mille ans dans un coin du Nou­veau Tes­ta­ment et qui attend qu’on vienne le redé­cou­vrir.

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Nazareth et Bach : trente ans de silence, trois lettres au bas d’une page

Si l’Évangile défend le geste gra­tuit de la femme de Bétha­nie, c’est aus­si parce que tout l’Évangile, en réa­li­té, en est impré­gné. Je donne deux exemples — l’un biblique, l’autre his­to­rique.

Pre­mier exemple : la vie cachée de Naza­reth. Sur les trente-trois années de la vie ter­restre du Christ, l’Évangile en raconte trois — et encore, prin­ci­pa­le­ment les sept der­niers jours. Soit trente années sur trente-trois pen­dant les­quelles il ne fait, appa­rem­ment, rien d’utile au sens où nous l’entendons. Il vit. Il aide son père au tra­vail du bois. Il prie. Il marche. Il se pré­pare. Trente ans pen­dant les­quels Dieu lui-même, fait homme, choi­sit la vie ordi­naire et silen­cieuse plu­tôt que l’efficacité publique. Si l’utilité immé­diate avait été le cri­tère ultime de la vie chré­tienne, le Christ aurait com­men­cé à prê­cher à dix ans. Il a atten­du trente.

Deuxième exemple, plus proche de nous. Le com­po­si­teur Jean-Sébas­tien Bach (1685–1750), luthé­rien fervent, signait ses can­tates — il en a com­po­sé plus de deux cents — d’une for­mule en trois lettres, en bas à droite de la der­nière page : S.D.G., pour Soli Deo Glo­ria — à Dieu seul la gloire. Bach n’écrivait pas de la musique pour soi­gner. Il n’écrivait pas pour évan­gé­li­ser au sens propre du terme. Il n’écrivait pas pour nour­rir les pauvres. Il écri­vait, et il signait : à Dieu seul la gloire. Sa musique a effec­ti­ve­ment glo­ri­fié Dieu — non parce qu’elle était utile, mais parce qu’elle était belle, juste, tra­vaillée, offerte.

Voi­là la voie que la tra­di­tion chré­tienne pro­pose à l’artiste : non pas se jus­ti­fier par l’utilité, mais offrir ce qu’on fait à Dieu. Le glo­ri­fier en fai­sant bien ce qu’on fait. Signer, inté­rieu­re­ment, soli Deo glo­ria — au-des­sus de chaque page, de chaque tableau, de chaque concert. Et lais­ser à Dieu le soin d’apprécier.

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Quatre objections de l’artiste, quatre réponses de l’Évangile

Bien. Tout cela en théo­rie, c’est éclai­rant. Mais Sophie, ce soir-là, n’avait pas besoin d’une théo­rie — elle avait besoin de réponses concrètes aux objec­tions qui tour­naient dans sa tête. Voi­ci, à mon usage et au sien, le petit tableau pas­to­ral que j’ai mis au point depuis.

L’OBJECTION INTÉRIEURE CE QUE L’ÉVANGILE RÉPOND
« Je ne soigne pas. Je ne nour­ris pas. Je joue du Brahms. » Le Christ a pas­sé 30 ans sur 33 à faire le tra­vail du bois et à prier. La vie cachée vaut, devant Dieu, autant que la vie publique.
« Cet argent (mon temps, mon talent) serait mieux employé ailleurs. » C’est exac­te­ment l’objection des dis­ciples à Bétha­nie. Le Christ leur répond : il est beau, ce geste — et donc il est juste.
« Si tout le monde fai­sait comme moi, le monde s’effondrerait. » Per­sonne ne demande que tout le monde fasse comme toi. On te demande de faire ta part — qui est, peut-être, la beau­té gra­tuite. Le corps a beau­coup de membres (1 Co 12).
« Je n’ai pas le droit de vivre de la beau­té pen­dant que d’autres souffrent. » Tu n’as pas non plus le devoir de te punir d’avoir reçu un don. Reçois-le, tra­vaille-le, offre-le — soli Deo glo­ria.

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Beauté gratuite n’est pas « art pour l’art »

Une pré­ci­sion, parce que l’objection va venir. Défendre la gra­tui­té de l’œuvre, ce n’est pas défendre l’esthétisme, la forme qui n’a plus prise sur le réel. La femme de Bétha­nie ne fait pas un beau geste pour la beau­té du geste : elle le fait pour quelqu’un. La gra­tui­té chré­tienne est tou­jours adres­sée. C’est ce qui la sépare de l’art pour l’art, où la forme finit par tour­ner à vide.

Deux consé­quences pra­tiques. D’abord, le don reçu ne rend pas son por­teur sou­ve­rain : il reste un don, et l’artiste chré­tien tra­vaille sur cette ligne de crête étroite qui consiste à co-créer sans se prendre pour démiurge. Ensuite, la gra­tui­té n’exempte de rien : une œuvre offerte à Dieu peut être ratée, et tous les arts reli­gieux ne se valent pas. Offrir n’est pas une dis­pense de tra­vailler.

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Trois choses à dire à un artiste qui doute de sa vocation

Quelques semaines après notre conver­sa­tion au stu­dio, j’ai croi­sé Sophie à un concert. Elle jouait — un quin­tette de Brahms, jus­te­ment. À la fin, elle est venue me voir. Elle m’a dit qu’elle conti­nue­rait. Qu’elle avait com­pris quelque chose. Que, au fond, ce n’était pas la ques­tion de l’utilité qu’elle se posait vrai­ment — c’était une ques­tion de per­mis­sion. Avait-elle le droit, devant Dieu, de faire de la musique avec sa vie ? La per­mis­sion, l’Évangile la lui avait don­née. Elle ne l’avait pas vue.

Pour finir, je vou­drais dire à toi, qui me lis et qui te poses peut-être la même ques­tion, trois choses simples.

D’abord, tu n’es pas obli­gé d’être utile au sens où le monde l’entend. Si Dieu t’a don­né un don artis­tique, c’est un don. Pas une dette à rem­bour­ser auprès des urgences sociales. Un don à rece­voir, à tra­vailler avec sérieux, à offrir.

Ensuite, la beau­té gra­tuite est elle-même un ser­vice ren­du au monde. Pas le ser­vice de soi­gner, ni d’enseigner — un autre ser­vice. Celui de rap­pe­ler, par la pure exis­tence d’une œuvre belle, qu’il existe autre chose que l’utile et l’efficace. Que la vie humaine n’est pas réduc­tible à sa valeur d’usage. Que Dieu existe — non parce que tu le démontres, mais parce que tu en témoignes par la beau­té de ton geste.

Enfin, tu peux signer ton tra­vail, inté­rieu­re­ment, soli Deo glo­ria — comme Bach. Pas en bas à droite de la par­ti­tion. Dans ton cœur, avant de com­men­cer, à chaque répé­ti­tion, à chaque concert, à chaque tableau, à chaque plaque de col­lo­dion. C’est cette signa­ture inté­rieure qui trans­forme l’activité « inutile » en ser­vice ren­du à Dieu. Et ce ser­vice-là est aus­si néces­saire au monde que le pain qu’on par­tage avec les pauvres.

Cette convic­tion, je l’ai déve­lop­pée plus lar­ge­ment dans le cha­pitre 2 de mon livre Créés pour créer, sur la gra­tui­té comme fon­de­ment de la voca­tion artis­tique chré­tienne. Et c’est cette convic­tion, aus­si, qui m’a fait choi­sir le pro­cé­dé du col­lo­dion humide — un pro­cé­dé inutile au sens uti­li­taire, lent au sens pro­duc­tif, coû­teux au sens éco­no­mique — pour témoi­gner, à mon échelle modeste, qu’il est encore pos­sible et néces­saire de faire des gestes beaux pour Dieu seul.

Tu n’as pas à être utile

pour glo­ri­fier Dieu.

Tu as à être beau pour Lui.

— Méla­nie-Jane Frey

Stu­dio Ambro­type, Bel­le­ville · art-et-foi.com

Sources et références

• Évan­gile selon saint Mat­thieu, cha­pitre 26, ver­sets 6–13 — l’onction de Bétha­nie. Récits paral­lèles : Marc 14, 3–9 ; Jean 12, 1–8 ; et un récit simi­laire mais dis­tinct chez Luc 7, 36–50.

• Sur le mot grec kalon (καλόν) : entrée « kalos » dans le Theo­lo­gi­cal Dic­tio­na­ry of the New Tes­ta­ment (Kit­tel, 10 vol.) — l’unité du beau et du bon dans la pen­sée grecque biblique.

• Sur la vie cachée de Naza­reth : Caté­chisme de l’Église catho­lique, §§ 531–534. Charles de Fou­cauld, Médi­ta­tions sur la vie cachée de Notre-Sei­gneur (1898).

• Sur Jean-Sébas­tien Bach et la signa­ture S.D.G. : Chris­toph Wolff, Jean-Sébas­tien Bach. Le musi­cien savant, Fayard, 2003.

• Sur la gra­tui­té comme caté­go­rie théo­lo­gique : Hans Urs von Bal­tha­sar, La Gloire et la Croix, Aubier (7 tomes, 1961–1969). Joseph Pie­per, Le Loi­sir, fon­de­ment de la culture (1948), Ad Solem.

• Méla­nie-Jane Frey, Créés pour créer (Édi­tions Matière & Lumière, 2026), notam­ment cha­pitre 2 sur la gra­tui­té comme fon­de­ment de la voca­tion artis­tique chré­tienne.

• Méla­nie-Jane Frey, série Anas­ta­sis, expo­si­tion solo Gale­rie UPP, Paris, 2025. melaniejanefrey.com.

• Voir aus­si sur ce site : « Enfouir son talent » ; « Co-créer ou se prendre pour démiurge » ; « Non, la beau­té n’est pas une opi­nion » ; « Le beau n’est pas un maquillage » ; « L’esthétisme, ou la forme sans prise au réel » ; « L’art ne nous élève pas tou­jours vers Dieu » ; « Pour­quoi le monde est-il deve­nu si moche ? ».

Cet article pro­longe une idée déve­lop­pée dans Créés pour créer.

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