Non, la beauté n’est pas une opinion

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Petit voyage dans la doctrine des transcendantaux · pour artistes et collectionneurs chrétiens


1. La phrase qui me coupe la chique

C’est arrivé un samedi matin, dans mon studio de Belleville. Une étudiante du Parcours Expérimental, plaque de verre fraîchement collodionnée à la main, regarde le portrait qui vient de se révéler dans le bain de fixateur. Le visage de l’étudiante qui posait vient d’apparaître — peau brûlée d’argent, regard d’une intensité étrange, presque une icône. Tout le monde dans le labo s’arrête. On sent que quelque chose vient de se passer.

Et là, l’étudiante dit, en posant la plaque sur la table d’égouttage : « C’est beau pour moi. Mais bon, le beau, c’est subjectif, hein. »

Je ne sais pas pourquoi cette phrase, ce jour-là, plus que les fois précédentes où je l’ai entendue, m’a coupée net. Peut-être parce que la plaque qu’elle tenait était objectivement, désespérément belle — au sens où Thomas d’Aquin entendait ce mot, au sens où Jonathan Edwards l’entendait aussi, au sens où vingt-cinq siècles de pensée ont essayé de le dire. Et nous étions sur le point de balayer tout cela d’un haussement d’épaule.

Je voudrais, dans cet article, prendre cette phrase au sérieux. Pas pour la démolir — elle est partout, elle est dans l’air que nous respirons, elle sort même de nos propres bouches sans qu’on s’en aperçoive — mais pour proposer autre chose. Quelque chose de très ancien, très solide, et qui change tout, à la fois pour les artistes que nous sommes ou voulons devenir, et pour les collectionneurs qui nous accompagnent.

Cette autre chose, c’est la doctrine chrétienne de la beauté. Doctrine n’est pas un gros mot : c’est un ensemble cohérent d’idées, lentement décantées à travers les siècles, qui dit que la beauté n’est pas un goût mais une réalité. Et comme toute réalité, elle se discerne, se reçoit, et finit par nous transformer.

Si vous êtes chrétien et artiste, ou chrétien et collectionneur, ou simplement chrétien et tenu en haleine par ce qui vous traverse devant un coucher de soleil, cet article est pour vous.

2. Confondre le goût et la beauté

Première chose à poser, et qui va déjà clarifier beaucoup : le goût n’est pas la beauté.

Le goût, c’est ma réaction subjective. C’est en moi. Le beau, c’est dans l’objet. Quand je dis « j’aime la sonate n°23 de Mozart », je décris quelque chose de moi. Quand je dis « cette sonate est belle », je décris quelque chose de la sonate. Ce sont deux phrases différentes qui ne disent pas la même chose, et qu’on a pris l’habitude de confondre.

Laissez-moi prendre un exemple personnel. Quand j’avais vingt ans, je trouvais le rap génial et la musique classique soporifique — je ne suis pas la seule. Aujourd’hui, à cinquante-cinq ans, j’écoute Bach en boucle quand je travaille au labo et certains morceaux que j’adorais à vingt ans me touchent moins. Qu’est-ce qui a changé ? Pas Bach. Pas les Variations Goldberg. Ce qui a changé, c’est moi. Mon oreille s’est éduquée. La beauté de Bach était là avant moi, restera après moi, ne dépend en rien de mon oreille. Mon oreille, elle, a changé.

C’est exactement ce que les œnologues nous expliquent à propos du vin : on apprend à goûter. Donnez un grand cru à un adolescent, il préférera un soda. Pas parce que le soda est meilleur — parce que son palais n’a pas été formé. Donnez à voir une plaque de Sally Mann à quelqu’un qui n’a jamais regardé de photographie argentique, il dira peut-être : « ah ouais, c’est flou ». Le défaut n’est pas dans la plaque.

Cela ne veut pas dire que tout le monde doit aimer la même chose. Le goût personnel reste un domaine légitime — j’aime les ciels d’orage et les visages graves, ma sœur préfère les paysages méditerranéens à midi. C’est très bien. Mais aimer, c’est moi. La beauté, c’est l’objet. Et quand on confond les deux, on se condamne à ne plus pouvoir parler de beauté du tout.

Le goût (subjectif) La beauté (objective)
Décrit ma réaction personnelle, ce qui se passe en moi. Décrit une qualité de la chose, ce qui est dans l’objet.
Varie selon mon âge, mon humeur, mon éducation, ma culture. Reste stable : la sonate ne change pas quand mon oreille change.
Se forme par habitude, par sensibilité, par préférence. Se discerne, comme on discerne le vrai et le bon.
« J’aime ce vin. » « Ce vin est bien fait, ses parties s’accordent. »
Légitime, et il en faut. Mais ne suffit pas pour parler du beau. Engage un jugement qui peut être juste ou faux, et qui s’éduque.

Tableau 1. Distinguer le goût subjectif et la beauté objective.

Cette distinction n’est pas qu’académique. Récemment, deux pasteurs réformés, Raphaël Charrier et Matthieu Giralt, en ont fait la thèse centrale d’un épisode de leur podcast Memento Mori, dont le titre dit tout : « Non, la beauté n’est pas une opinion ». Cette phrase, qui pourrait sembler dogmatique, est en fait un soulagement. Elle libère l’artiste du tribunal du goût personnel. Elle dit : ce que tu fais peut être réellement bon, indépendamment de ce qu’on en pense.

3. Les trois transcendantaux : un trésor philosophique millénaire

Pour comprendre ce que veut dire « la beauté est objective », il faut faire un détour par un mot un peu rébarbatif mais essentiel : les transcendantaux.

Pas de panique : c’est un terme philosophique qui désigne les propriétés appartenant à toute chose réelle. Si une chose existe, elle est une (unum). Si elle existe, elle est vraie — c’est-à-dire intelligible, connaissable (verum). Si elle existe, elle est bonne — c’est-à-dire désirable, aimable (bonum). Et selon une grande partie de la tradition, si elle existe, elle est belle (pulchrum).

Ces propriétés ne sont pas comme « rouge » ou « lourd », qui ne s’appliquent qu’à certaines choses. Elles s’appliquent à tout être, du caillou au séraphin. Elles transcendent les catégories particulières — d’où le nom.

Cette intuition est très ancienne. Platon, déjà, parle du Beau, du Bien et du Vrai comme d’Idées éternelles, vers lesquelles le philosophe est appelé à monter. Le Pseudo-Denys l’Aréopagite, théologien chrétien du Ve-VIe siècle, intègre cette intuition à la révélation biblique : Dieu est la source d’où ruisselle toute beauté, et chaque chose belle ici-bas en porte le reflet.

Mais c’est Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, qui en propose la synthèse la plus solide. Dans la Somme théologique, il pose une équation centrale : en Dieu, le vrai, le bon et le beau ne sont pas trois choses séparées. Ils ne font qu’un. Et ce Dieu unique se diffuse dans la création de telle sorte que tout ce qui existe porte, à des degrés divers, ces trois propriétés inséparables.

Infographie 1. Les trois transcendantaux : verum, bonum, pulchrum. En Dieu, ils ne font qu’un.

Cela a une conséquence formidable : on ne peut pas séparer le beau du vrai et du bon sans dégrader les trois. Une œuvre qui prétend être belle mais qui ment, ou qui glorifie le mal, n’est pas pleinement belle — elle se mutile elle-même. Inversement, une œuvre qui dit le vrai et le bon avec laideur perd quelque chose : elle ne touche plus le cœur, elle ne fait que parler à la raison. (J’ai en tête, en disant cela, certains tracts d’évangélisation ; vous voyez peut-être de quoi je parle.)

Quand on perd ce nœud des trois, deux maladies symétriques apparaissent. La première, c’est l’esthétisme : la beauté pour la beauté, la forme sans le fond, le décoratif qui flotte au-dessus du réel. La seconde, c’est le moralisme : un message « édifiant » servi sans soin pour la forme, parce qu’on suppose que le fond suffit. Les deux sont des trahisons — et je dois confesser que les artistes chrétiens des dernières décennies sont passés régulièrement par les deux.

4. Aquin et les trois notes du beau

Mais Thomas d’Aquin va plus loin. Il essaie de dire concrètement, en quelques mots, comment le beau se reconnaît. Sa réponse tient en trois notes — trois critères discernables — qu’il pose dans un passage célèbre de la Somme (Première Partie, question 39, article 8). Et ce passage est posé dans un contexte qu’il faut signaler : Aquin ne parle pas d’esthétique abstraite, il parle de la beauté comme attribut du Fils dans la Trinité. La doctrine du beau, pour lui, n’est pas un complément de programme. C’est de la théologie pure.

Les trois notes sont :

Infographie 2. Les trois notes du beau : intégrité, consonance, éclat.

Reprenons-les une par une.

Integritas — l’intégrité. L’œuvre est entière, complète, accomplie. Rien ne lui manque. Quand vous regardez une chose et que vous sentez qu’elle est finie au sens fort — pas inachevée, pas mutilée, pas amputée — vous percevez son intégrité.

Proportio (ou consonantia) — la consonance. Les parties s’accordent entre elles. Leurs rapports sont justes. Rien ne crie, rien ne disparaît. C’est le nombre d’or des cathédrales, c’est l’accord parfait en musique, c’est la composition qui « tient » dans une photographie.

Claritas — l’éclat, la splendeur. La forme rayonne. Elle se donne à voir. Une lumière intelligible — au sens où la chose, par sa forme, se laisse comprendre — jaillit d’elle. C’est ce qui fait qu’on s’arrête, qu’on ne peut plus passer son chemin. C’est l’instant où, dans le bain de fixateur, le portrait au collodion apparaît. Pas le moment où on le voit techniquement — le moment où il se manifeste.

La première fois que j’ai lu cette définition d’Aquin, j’ai pensé : mais c’est exactement ce qui se passe au labo.

L’integritas, c’est la plaque où tout est là, rien n’est manqué. La proportio, c’est la composition juste, le bon cadrage, le bon temps de pose. La claritas, c’est le moment où l’image surgit du noir, dans le fixateur. Trois notes, trois étapes, trois conditions du beau — et exactement les trois choses qu’on apprend à doser dans la pratique du collodion humide.

Ces trois notes ne sont pas une grille à cocher. Elles sont une description de comment une réalité belle se donne à percevoir. Quand elles sont là ensemble, quelque chose en nous reconnaît : ceci est bon. Et ce « bon » n’est pas une opinion. C’est une perception du réel.

5. Edwards et la simplicité divine : Dieu n’a pas la beauté, il EST la beauté

Faisons maintenant un saut de cinq siècles, et passons d’Aquin (catholique, dominicain, XIIIe siècle) à Jonathan Edwards (calviniste, pasteur en Nouvelle-Angleterre, XVIIIe siècle). Pour deux raisons. D’abord parce qu’il dit, en gros, la même chose qu’Aquin avec une autre voix — et ce point de convergence entre la tradition catholique et la tradition réformée est précieux pour le site sur lequel vous me lisez. Ensuite parce qu’il propose une intuition qui pousse la réflexion plus loin.

L’intuition d’Edwards repose sur ce qu’on appelle la simplicité divine. C’est une doctrine ancienne, partagée par toute la tradition chrétienne avant le XIXe siècle, qui dit ceci : tout ce que Dieu a, Dieu l’est. Dieu ne possède pas la sainteté, il est le Saint. Dieu ne possède pas l’éternité, il est l’Éternel. Dieu ne possède pas l’amour, il est Amour. Et donc — c’est là qu’Edwards prend le relais — Dieu ne possède pas la beauté.

Dieu ne possède pas la beauté. Il est la Beauté.

Cette affirmation a l’air abstraite mais elle est explosive. Elle veut dire que la beauté n’est pas une décoration de l’univers, comme un papier peint posé après coup sur les murs du réel. La beauté est cousue dans la trame même de ce qui est. Elle découle directement de l’être de Dieu. Et l’univers, parce qu’il a été créé par lui, est traversé par cette beauté, comme une lumière à travers un vitrail.

Edwards a une formule magnifique pour le dire : toute la beauté du monde est le reflet des rayonnements diffusés de Celui qui est plénitude de splendeur. (Mes mots sont une paraphrase ; les mots exacts sont dans son traité The Nature of True Virtue de 1765.)

Edwards propose aussi une distinction utile entre beauté primaire — qui est l’amour, le « consentement de l’être à l’être », la disposition bienveillante d’une personne envers une autre — et beauté secondaire — qui est la proportion, la symétrie, l’harmonie sensible que nous percevons avec nos yeux et nos oreilles. La première est plus haute que la seconde. Le visage d’une mère qui veille un enfant malade est plus beau que la plus parfaite des fleurs, même si la fleur a sa beauté propre.

Cela a une conséquence pour nous, artistes et collectionneurs : l’œuvre la plus haute est celle qui parvient à faire transparaître la beauté primaire — un consentement, un amour, un don de soi — à travers la beauté secondaire de sa forme. C’est ce que je tente de chercher dans ma série Madones, c’est ce que j’ai voulu dire dans ma série Anastasis exposée à la Galerie de l’UPP en 2025 : essayer que la matière du collodion, ses sels d’argent brûlés, deviennent un dire de la résurrection. Pas une représentation décorative. Un témoignage.

Dans mon livre Créés pour créer, j’ai consacré tout un chapitre à cette idée que la création humaine est une participation à la création divine — pas une rivalité, pas une copie, mais une collaboration. Edwards, à sa manière protestante, dit la même chose qu’Aquin : la beauté qui jaillit de nos mains, quand elle jaillit, n’est pas notre beauté. C’est la sienne, qui passe par nous.

6. Balthasar : voir la forme

Vingt ans après le concile Vatican II, un théologien suisse, Hans Urs von Balthasar, a entrepris une tâche que personne n’avait vraiment osée : reconstruire toute la théologie chrétienne en prenant la beauté comme point de départ. Le résultat s’appelle La Gloire et la Croix (en allemand Herrlichkeit) — sept volumes, l’entreprise la plus ambitieuse de la théologie du XXe siècle.

L’idée centrale tient en peu de mots : si la beauté est un transcendantal, alors quand on la rejette ou qu’on la traite avec mépris, on perd aussi le vrai et le bon. Les trois marchent ensemble ou pas du tout. Voici une phrase de Balthasar, devenue célèbre dans son volume d’introduction : qui se moque du beau ne pourra plus prier ni bientôt aimer. (C’est une paraphrase ; la formule originale est plus longue.)

Il y a quelque chose de bouleversant dans cette phrase. Elle dit que ce ne sont pas seulement les artistes qui sont en jeu quand on abandonne la beauté. C’est notre capacité à prier. C’est notre capacité à aimer. Tout est en jeu.

Et Balthasar pose un autre concept central : la forme (en allemand Gestalt). Une chose belle, dit-il, n’est pas une matière sur laquelle on aurait posé une décoration. C’est une forme dans laquelle un sens vient se manifester. La forme et le sens ne se séparent pas. Et c’est précisément là que le Christ est, pour le chrétien, la beauté absolue : il est la forme visible du Dieu invisible — pas une représentation, pas un symbole — la manifestation directe.

Quand je travaille au collodion humide, je cherche cela : que la forme de la plaque ne soit pas séparable de ce qu’elle dit. Que la matière (les sels d’argent, les imperfections, les coulures de fixateur) ne soit pas un véhicule sur lequel on aurait posé un sens, mais le sens lui-même. Une plaque de collodion bien menée, c’est une forme qui est ce qu’elle dit.

7. Les « épiphanies » de Jean-Paul II

Le 4 avril 1999, jour de Pâques, Jean-Paul II adresse une lettre. Pas une encyclique, pas un document officiel — une lettre. Et elle est adressée nommément aux artistes du monde entier. Cela ne s’était pas fait dans cette forme depuis Paul VI, en 1964, lors de sa fameuse rencontre dans la chapelle Sixtine.

Cette lettre, courte mais dense, propose une théologie pratique de la création artistique, en dialogue direct avec ce que j’ai posé jusqu’ici. Et elle introduit un mot que j’aime particulièrement : épiphanie. Le pape dit qu’il s’adresse à ceux qui cherchent de nouvelles « épiphanies » de la beauté pour en faire don au monde.

Pourquoi épiphanie ? Parce que la beauté, dans la tradition chrétienne, n’est pas une production : c’est une apparition. Elle vient. Elle se manifeste. Elle nous traverse plus qu’elle ne nous appartient. L’artiste, dit Jean-Paul II, est celui qui, par son métier, prépare et accueille ces apparitions — comme on préparerait un lieu où quelque chose pourrait advenir.

Pour moi qui passe mes journées à attendre, dans le silence du labo, que l’image apparaisse dans le bain de fixateur, ce mot tombe juste. Le collodion humide, qui est la technique au cœur de Studio Ambrotype, est par excellence un art de l’épiphanie : on prépare la plaque, on l’expose, on la plonge dans le développeur — rien — puis dans le fixateur, et là, soudain, elle apparaît. Pas progressivement comme dans une émulsion gélatino-argentique. D’un coup. Le fond opaque dissout, l’image se montre. C’est exactement le mot du pape : épiphanie.

Jean-Paul II ajoute autre chose, qui résume tout ce que j’ai voulu dire dans cet article. Il écrit que la beauté est, en un certain sens, l’expression visible du bien.

La beauté est l’expression visible du bien.

Méditons cela. Le bien, qui est moral, qui est vrai, qui est désirable, devient visible quand il prend la forme du beau. Et inversement, quand quelque chose nous semble vraiment beau — pas joli, pas plaisant, mais beau au sens fort —, c’est qu’il y a là, sous-jacente, une réalité qui est aussi vraie et bonne. Ce qui revient exactement à dire avec Aquin : les trois transcendantaux ne se séparent pas.

8. Et « la beauté sauvera le monde » ?

À ce stade, il faut bien que je dise un mot de la phrase la plus citée — et la plus mal comprise — sur la beauté : « la beauté sauvera le monde », que tout le monde attribue à Dostoïevski. Phrase qui se trouve dans son roman L’Idiot (1869), dans la bouche du prince Mychkine.

Infographie 3. Une généalogie de la pensée du beau, de Platon à Jean-Paul II.

D’abord, un détail amusant : la phrase n’est jamais dite par Mychkine directement dans le roman. Elle lui est rapportée, par un autre personnage, qui la lui aurait entendue dire. Dostoïevski a glissé cette formule dans son texte avec une distance presque ironique, comme une pensée qui flotte, pas comme un slogan.

Et ensuite : de quelle beauté parle Mychkine ? Pas de la beauté physique, pas de la beauté décorative, pas du beau « qui plaît ». Il parle de la beauté du Christ. Dans une lettre à son ami Maïkov, Dostoïevski explique son projet : représenter, à travers Mychkine, un homme entièrement beau — et il précise qu’il n’y a au monde qu’un seul être absolument beau, le Christ. Mychkine est une tentative humaine, donc imparfaite, d’écho de cette beauté-là.

C’est une beauté qui passe par Holbein et son Christ mort — peinture devant laquelle le narrateur de L’Idiot dit qu’on peut perdre la foi. Une beauté blessée, défigurée, qui n’a pas de prestige extérieur. La beauté d’Isaïe 53 : un visage sans éclat, dont on détourne le regard. Et pourtant, c’est cette beauté-là, et elle seule, qui sauve.

Soljenitsyne, dans son discours du prix Nobel en 1972, a magnifiquement repris cette phrase. Il dit en substance que l’art véritable, parce qu’il est fait du tissu de la vérité, est plus fort que la violence et le mensonge. La violence ne survit qu’en s’appuyant sur le mensonge ; et l’art, quand il est fidèle au vrai, dénude le mensonge, et désarme la violence. La beauté qui sauve, dit Soljenitsyne, c’est la triple unité du vrai, du bon et du beau.

On retombe sur les trois transcendantaux. Quand le beau, le vrai et le bon sont tenus ensemble dans une œuvre, alors cette œuvre devient un acte de résistance contre tout ce qui voudrait nous mentir. Pour les artistes chrétiens d’aujourd’hui, dans une époque saturée de mensonges visuels (publicités, réseaux sociaux, deepfakes, IA générative), c’est une vocation immense. Et pour les collectionneurs : c’est ce qu’on appelle aujourd’hui « investir » dans le beau, mais c’est en réalité bien plus — c’est s’entourer d’œuvres qui disent vrai, et donc qui résistent.

9. Pourquoi cela change tout pour vous

Refermons le manuel. Si tout ce qui précède est vrai — et la tradition chrétienne, des Pères de l’Église à Jean-Paul II, en passant par Aquin, Edwards, Balthasar, Dostoïevski et Soljenitsyne, en porte témoignage — alors plusieurs choses changent concrètement.

Pour les artistes chrétiens Pour les collectionneurs chrétiens

Vous êtes des constructeurs de beauté.

› Votre travail compte cosmiquement.

› Soigner la forme, dire le vrai, servir le bon — les trois ensemble.

› Ne pas céder à l’utilitarisme qui dit : « ça ne sauve pas une vie ».

› Ne pas céder à l’esthétisme qui dit : « la forme suffit ».

Vous discernez, vous ne préférez pas.

› Acheter ce qui est juste, pas ce qui plaît au moment.

› Former son œil comme on forme un palais.

› Vérifier les trois notes : intégrité, consonance, éclat.

› Entrer en communion avec un artiste, et avec ceux qui l’ont précédé.

Tableau 2. Implications pratiques pour les artistes et les collectionneurs chrétiens.

Pour vous, artistes : vous êtes des constructeurs de beauté, dit Jean-Paul II. Cela n’est pas une formule pieuse. C’est une description de ce que vous faites quand vous travaillez. Ce que vous faites compte. Pas seulement pour ceux qui regarderont — pour la trame du monde. La beauté que vous parvenez à faire advenir est une participation directe à l’œuvre du Créateur, qui regarda sa création et la trouva « très bonne ». Et en hébreu, « bon » et « beau » sont si proches qu’on les traduit l’un par l’autre.

Pour vous, collectionneurs : vous n’achetez pas « ce qui vous plaît ». Vous discernez ce qui est vrai, bon et beau. C’est plus exigeant, et plus joyeux. Plus exigeant parce que cela vous demande de former votre œil — comme on forme un palais à goûter le vin. Plus joyeux parce que vous n’êtes plus seul devant l’œuvre : vous entrez dans une communion avec un artiste qui, dans son labo ou dans son atelier, a essayé de faire passer quelque chose de vrai.

Concrètement, un collectionneur formé sait reconnaître les trois notes d’Aquin dans une œuvre. Y a-t-il intégrité — l’œuvre est-elle accomplie ? Y a-t-il consonance — les éléments s’accordent-ils ? Y a-t-il éclat — la forme rayonne-t-elle ? Si oui, il y a là quelque chose à recevoir, quelle que soit votre humeur du moment.

Pour celles et ceux qui souhaitent former leur œil de plus près, je propose au Studio Ambrotype, à Paris, le Parcours Expérimental : dix mois pour traverser quatorze procédés photographiques alternatifs, et apprendre, au-delà de la technique, à voir. C’est l’intersection exacte entre la pratique et la doctrine que je viens de poser.

Conclusion : une mission commune

Si vous n’avez retenu qu’une chose en me lisant, voici ce que j’aimerais que ce soit.

La beauté n’est pas une opinion. Elle est une réalité, ancrée dans l’être de Dieu, accessible à un œil qui s’éduque.

Elle se manifeste selon les trois notes d’Aquin — intégrité, consonance, éclat. Elle ne se laisse pas séparer du vrai et du bon sans dégradation. Elle est l’expression visible du bien. Et elle nous appelle, artistes et collectionneurs, à un travail commun.

C’est précisément pour ce travail commun qu’art-et-foi.fr existe. Le site veut être un lieu où les artistes chrétiens d’aujourd’hui — peintres, sculpteurs, photographes, musiciens, écrivains, artisans — se rencontrent. Où les collectionneurs en recherche peuvent trouver des œuvres qui les nourrissent, et un cadre théologique pour comprendre ce qu’ils achètent. Où la doctrine chrétienne du beau, longtemps reléguée dans les marges des manuels, retrouve sa place : au centre.

Si cet article résonne en vous — que vous soyez artiste qui doute de sa vocation, ou collectionneur qui hésite parce qu’on vous a dit que les goûts ne se discutaient pas —, sachez que vous n’êtes pas seul. Une longue tradition vous précède. Et un travail commence.

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Mélanie-Jane Frey est photographe-plasticienne, formatrice et étudiante en théologie à l’ISTA (Institut Supérieur de Théologie des Arts) / ICP Paris.

Elle dirige le Studio Ambrotype à Paris (20e) et expose son travail sous son nom.

Site personnel : melaniejanefrey.com · Studio : studio-ambrotype.com

Son livre Créés pour créer, à paraître en juin 2026, propose une théologie pratique de la création artistique en dialogue avec sa propre pratique des procédés alternatifs.

Cet article prolonge une idée développée dans Créés pour créer.

Découvrir le livre ✳


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