Photographie abstraite en gros plan. Des pans de matière blanche, à la surface granée comme du plâtre ou de l'argile sèche, s'incurvent en volutes vers l'intérieur de l'image et se détachent du fond. Entre eux, un intervalle sinueux, en forme de S vertical, s'ouvre sur une profondeur bleu outremer lisse et saturée. La lumière rasante souligne les arêtes et les bords déchirés de la matière blanche.

Il n’y a plus d’« artistes catholiques », mais il y a mieux !

Mani­feste

Pour­quoi la foi n’a pas d’abord à dia­lo­guer avec le monde de l’art : elle a à dila­ter le regard de ceux qui peignent, pho­to­gra­phient, sculptent, filment.


« La foi, loin de bri­der l’intelligence, la dilate. » — Étienne Gil­son, para­phra­sé par Jean Duchesne, Ale­teia, 29 avril 2026.

Jean Duchesne vient de publier dans Ale­teia un texte que je relis depuis hier, parce qu’il met des mots sur quelque chose que je sen­tais sans réus­sir à le for­mu­ler. Il y sou­tient — c’est sa thèse en une phrase — que les écri­vains et uni­ver­si­taires croyants n’ont pas d’abord à dia­lo­guer avec le monde, mais à mon­trer que la foi sti­mule et dilate l’intelligence. Il s’appuie pour cela sur Étienne Gil­son, qui fut peut-être le pre­mier au XXᵉ siècle à oser cette intui­tion déci­sive : la Révé­la­tion judéo-chré­tienne n’a pas rétré­ci la pen­sée, elle l’a élar­gie aux dimen­sions du Dieu unique, trans­cen­dant, per­son­nel, qui crée à par­tir de rien et offre de par­ta­ger sa liber­té.

J’ai aus­si­tôt pen­sé que ce qui valait pour les écri­vains et les uni­ver­si­taires valait, à plus forte rai­son, pour nous autres artistes. Et qu’il fal­lait peut-être l’écrire.

Le débat que les artistes chrétiens n’ont pas eu

Le débat sur les « intel­lec­tuels catho­liques » s’est ouvert il y a trente ans, en 1996, par un article du Monde sur leur pré­ten­du silence. Pour les artistes croyants, ce débat n’a même pas com­men­cé. Per­sonne n’a écrit, à ma connais­sance, l’équivalent de ce papier-là. On pré­fère par­ler d’art sacré, d’art chré­tien, d’art litur­gique, par­fois d’art reli­gieux — toutes caté­go­ries qui dési­gnent un objet, un usage, une des­ti­na­tion, jamais une pos­ture de l’artiste lui-même dans le champ contem­po­rain.

Or il y a aujourd’hui en France des pho­to­graphes, des peintres, des sculp­teurs, des cinéastes, des musi­ciens et des poètes qui sont chré­tiens, qui le disent — ou qui ne le cachent pas —, et dont le tra­vail n’est ni illus­tra­tif, ni dévo­tion­nel, ni can­ton­né à une cha­pelle. Com­ment les nom­mer ? Faut-il seule­ment les nom­mer ?

« Artiste catholique » : pourquoi le label grince

Le terme grince. Il sonne comme une éti­quette d’épicerie, ou pire, comme un repli iden­ti­taire. Beau­coup d’artistes croyants — j’en fais par­tie — refusent qu’on les y enferme. Non par honte, mais par fidé­li­té à l’art lui-même : on n’est pas un artiste catho­lique de la même manière qu’on est un bou­lan­ger bio­lo­gique. La foi n’est pas un label de qua­li­té ajou­té à un pro­duit. Elle est, pour le dire avec Mari­tain, l’habitus dans lequel l’œuvre prend forme — ce qui est tout autre chose.

Aude de Ker­ros, dans L’Art caché, a mon­tré qu’il existe en France toute une lignée d’artistes vivants, figu­ra­tifs, exi­geants, sou­vent croyants, que le mar­ché contem­po­rain a tenu à l’écart pen­dant un demi-siècle. Elle ne les appelle pas « catho­liques ». Elle les appelle sim­ple­ment les artistes que l’on n’a pas vou­lu voir. Cette dis­cré­tion, qui fut d’abord subie, peut aujourd’hui se retour­ner en force : nous n’avons pas à bran­dir l’adjectif, nous avons à mon­trer le tra­vail.

Rouault, Arcabas, Bill Viola : une lignée que personne n’osait nommer

On a par­lé d’intellectuels catho­liques pour Clau­del, Péguy, Mau­riac, Ber­na­nos, Mou­nier. On n’a presque jamais par­lé d’artistes catho­liques pour Georges de La Tour, Fra Ange­li­co, Mau­rice Denis, Georges Rouault, Arca­bas, Sie­ger Köder, Bill Vio­la, Andres Ser­ra­no dans cer­taines de ses œuvres, ou même Bill Hen­son. Les uns parce qu’ils pré­cèdent le mot, les autres parce qu’ils le débordent.

Cette absence d’étiquette n’a pas été un manque : elle a peut-être été une grâce. Elle a per­mis à l’œuvre d’exister d’abord comme œuvre, et à la foi d’y tra­vailler sou­ter­rai­ne­ment, comme un bain de fixa­teur tra­vaille la plaque de col­lo­dion — silen­cieu­se­ment, jusqu’à ce que l’image appa­raisse. Ce moment où, dans le bain de thio­sul­fate, le fond noir cède et où le visage émerge, je le tiens pour une des plus justes méta­phores de ce que la foi fait à l’œuvre d’un artiste : elle ne s’y impose pas, elle la révèle.

Le silence des artistes chrétiens après Vatican II

Duchesne raconte com­ment, après Vati­can II, le Centre catho­lique des Intel­lec­tuels fran­çais s’est dilué dans une radi­ca­li­sa­tion du « dia­logue avec le monde » qui a fini par dis­soudre l’intelligence chré­tienne dans la moder­ni­té. Le CCIF a dis­pa­ru en 1976. Du côté de l’art, le scé­na­rio a été sem­blable mais plus dis­cret. Les ate­liers d’art sacré ont péri­cli­té. Les com­mandes litur­giques se sont raré­fiées et appau­vries. Une géné­ra­tion entière d’artistes croyants a soit choi­si le silence, soit pro­duit un art-illus­tra­tion, mou, embar­ras­sé, défen­sif, qui a fait beau­coup de tort à la beau­té chré­tienne.

Le résul­tat est que l’on a vu, dans les années 1980 à 2010, à peu près dis­pa­raître de la scène artis­tique fran­çaise la pos­si­bi­li­té même d’une œuvre forte, contem­po­raine, et expli­ci­te­ment habi­tée par l’Évangile. Elle exis­tait, bien sûr, ici et là — mais à bas bruit, sans relais cri­tique, sans gale­rie, sans école.

Deux frises chronologiques parallèles. En haut, les intellectuels catholiques : 1975, l’édition française de la revue Communio est fondée ; 1976, le CCIF disparaît, dissous dans le « dialogue avec le monde » ; 1996, un article du Monde ouvre le débat sur leur prétendu silence ; aujourd’hui, Marion, Brague et Armogathe siègent à l’Institut de France. En bas, tracée en pointillés, celle des artistes chrétiens : après 1965, les ateliers d’art sacré périclitent ; 1980-2010, l’éclipse ; 2011 et 2014, le Festival du Beau puis la Diaconie de la Beauté ; 2026-2027, le Bicentenaire de la photographie. Légende : trente ans de débat d’un côté ; de l’autre, pas même une première phrase.
Fig. 1 — Le débat que les artistes n’ont pas eu : deux chro­no­lo­gies paral­lèles.

La leçon d’Étienne Gilson, transposée à l’atelier

La phrase de Gil­son, telle que Duchesne la rap­pelle, mérite d’être médi­tée par tout artiste : la foi ne bride pas l’intelligence, elle la dilate. Pour l’artiste, cela signi­fie quelque chose de très pré­cis.

Cela signi­fie d’abord qu’une matière croit en digni­té lorsqu’elle est regar­dée par un œil chré­tien. Le sel d’argent, le grain pho­to­gra­phique, le pig­ment, le bronze, le bois, le verre — tout ce que l’atelier mani­pule — n’est plus une simple res­source tech­nique : c’est de la matière créée, tra­ver­sée par une pro­messe d’incarnation. L’artiste chré­tien ne renonce à rien de ce qu’un autre ver­rait ; il voit en plus.

Cela signi­fie ensuite qu’un temps prend une autre épais­seur. Le temps de la pose, le temps du séchage, le temps du bain, le temps litur­gique des heures et des sai­sons — tout cela cesse d’être un obs­tacle à la pro­duc­ti­vi­té pour deve­nir une matière elle-même, une durée signi­fiante. Ce qu’un pho­to­graphe pres­sé voit comme attente, l’artiste croyant le voit comme attente escha­to­lo­gique.

Cela signi­fie enfin qu’une lumière n’est plus seule­ment phy­sique. Elle est le pre­mier mot de la Créa­tion, le visage du Verbe, le souffle qui anime la chambre noire comme il ani­mait la grotte de Pâques. L’artiste qui a reçu cela ne peut plus pho­to­gra­phier comme avant. Non parce qu’il a un pro­gramme, mais parce qu’il a un regard qui s’est élar­gi — pré­ci­sé­ment, dila­té.

Tableau à trois colonnes — la matière, le temps, la lumière — et deux lignes. Ce que voit tout artiste : le sel d’argent, le pigment, le bronze, le bois, le verre, une ressource technique que l’atelier manipule ; la pose, le séchage, le bain, un obstacle au rendement ; une grandeur physique, ce qui impressionne la plaque sensible, et rien de plus. Ce que l’artiste croyant voit en plus : de la matière créée, traversée par une promesse d’incarnation, qui croît en dignité ; une durée qui signifie, où l’attente devient attente eschatologique ; le premier mot de la Création, le visage du Verbe, le souffle qui anime la chambre noire.
Fig. 2 — Ce que la foi dilate dans l’atelier : la matière, le temps, la lumière.

Mieux qu’un dialogue : un témoignage qui creuse

Voi­là pour­quoi la for­mule de Duchesne me touche autant. Elle retourne, l’air de rien, un pré­sup­po­sé qui pèse depuis cin­quante ans sur l’art chré­tien fran­çais : l’idée que nous serions d’abord là pour dia­lo­guer avec le monde de l’art contem­po­rain, pour nous y faire admettre, pour tra­duire notre foi dans un lan­gage qui ne déran­ge­rait per­sonne.

Mais le dia­logue, comme l’a sou­li­gné Benoît XVI à Ratis­bonne et comme le rap­pelle Duchesne, ne consiste pas à effa­cer ce qu’on a à dire. Il consiste à le por­ter avec une telle qua­li­té d’attention, une telle pro­fon­deur d’élaboration, que l’interlocuteur ne peut pas ne pas être inter­pel­lé. L’artiste chré­tien d’aujourd’hui n’a pas à se faire petit. Il a à creu­ser. Il a à lais­ser la foi élar­gir son métier au point que ce métier porte, par lui-même, un témoi­gnage.

C’est ce que Tol­kien appe­lait la sub-créa­tion : non pas une concur­rence avec la Créa­tion divine, mais une col­la­bo­ra­tion humble, par laquelle l’artiste reçoit le don de créer à son tour, et le rend en image, en son, en geste. C’est aus­si ce que Jean-Paul II disait dans la Lettre aux artistes de 1999 : Dieu a fait les artistes pour que la beau­té du monde, bles­sée par le péché, retrouve un che­min vers les hommes.

Existe-t-il une « Communio » des artistes en France ?

Duchesne rap­pelle qu’en 1975, à côté du CCIF décli­nant, quelques uni­ver­si­taires ont fon­dé l’édition fran­çaise de la revue Com­mu­nio autour d’une intui­tion simple : confes­ser la foi sans rien renier de l’exigence intel­lec­tuelle. Trois d’entre eux — Marion, Brague, Armo­gathe — sont aujourd’hui à l’Institut de France.

Existe-t-il une Com­mu­nio des artistes en France ? Pas encore sous ce nom. Mais les signes se mul­ti­plient. Le Fes­ti­val du Beau, à Saint-Fer­di­nand-des-Ternes, depuis 2011, ouvre chaque année un espace œcu­mé­nique de créa­tion. La Dia­co­nie de la Beau­té ras­semble depuis 2014 des artistes qui ne se contentent plus de pro­duire des œuvres pieuses : ils inventent un mode de pré­sence. Des gale­ries acceptent enfin de pro­gram­mer des artistes croyants sans leur deman­der de cacher leur source. Le Bicen­te­naire de la pho­to­gra­phie 2026–2027, avec son slo­gan « Célé­brer les regards », pour­rait être le moment où cette Com­mu­nio pho­to­gra­phique se rend visible.

Je crois que nous y sommes presque. Pas dans une revanche, pas dans un com­bat — dans une dila­ta­tion.

Ce que je voudrais dire à un jeune artiste chrétien

Ne com­mence pas par te deman­der si ton tra­vail aura sa place dans le monde. Demande-toi si ta foi a déjà eu sa place dans ton tra­vail. Si elle l’a habi­té, tra­ver­sé, élar­gi. Si elle a fait gran­dir ton atten­tion, ta patience, ton res­pect de la matière, ta capa­ci­té à rece­voir avant de pro­duire.

Ne te pré­ci­pite pas pour expli­quer, dia­lo­guer, jus­ti­fier. Tra­vaille. Tra­vaille long­temps. Laisse la foi faire ce qu’elle sait faire mieux que per­sonne : dila­ter, appro­fon­dir, creu­ser le regard. Le reste sui­vra.

Il n’y a peut-être plus d’« artistes catho­liques » au sens où l’on disait jadis « écri­vains catho­liques ». Et c’est tant mieux. Il y a, à la place, des artistes que la foi rend plus libres, plus pré­cis, plus atten­tifs, plus larges. Cela n’a pas besoin d’étiquette. Cela a besoin d’œuvres.

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Méla­nie-Jane Frey
Paris, avril 2026

Cet article pro­longe une idée déve­lop­pée dans Créés pour créer.

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